Les animaux dans l’art contemporain (deuxième partie)


Les animaux dans l’art contemporain (deuxième partie)
En sculpture, de nombreux artistes renouvellent la tradition des anciens Cabinets de Curiosités, en imaginant toutes sortes d’hybridations ; d’autres détournent l’usage traditionnel de la taxidermie, pour exprimer leur empathie envers le monde animal.
Enfin, depuis les années 70, l’emploi d’animaux vivants , parfois contestable, relève de l’inlassable désir de réduire l’écart entre l’art et la vie.

Intervenante : Agnès Ghenassia

L’utilisation artistique d’animaux vivants

Janis Kounellis est le premier, qui à Rome en 1969, a exposé 12 chevaux dans la Galleria L’Attico (Rome). C’était les débuts de l’Arte Povera, et l’idée était de rapprocher l’art de la vraie vie, sans oublier les traditions italiennes (l’Italie est remplie de statues équestres et de fontaines avec des chevaux sculptés).


Janis Kounellis – Galerie l’Attico, Rome 1969
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Joseph Beuys, présente en 1974 une performance I like America and America like me. Beuys, invité à New York à exposer dans la galerie René Bloch, refuse de mettre les pieds sur le sol américain tant que dure la guerre du Vietnam. Il se fait transporter en ambulance, sur une civière, jusqu’à la galerie, où l’attend un coyote, fraîchement capturé dans le désert du Texas. Muni seulement d’une canne, et d’un feutre pour se protéger, l’artiste va cohabiter avec le coyote, se faisant livrer chaque jour, le Wall Street Journal, qu’il lit, avant d’en faire une litière pour l’animal. Le coyote est un animal divinisé par de nombreuses sociétés précolombiennes, et il est l’animal totem du peuple indien, avec lequel les colons américains n’ont pas su pactiser. Tandis que Beuys, usant de tout son charisme, arrive à apprivoiser la bête.


Joseph Beuys & the coyote (I like America and America likes me, 1974)

Kader Attia né en 1970 en banlieue parisienne de parents algériens, s’est fait remarquer en 2008, à la Biennale de Lyon, avec flying rats. Dans une grande cage contenant 45 mannequins d’enfants, qui semblent en cour de récréation, et 150 pigeons (que l’on appelle parfois des rats volants). Comme les enfants, habillés de vrais vêtements sont constitués de mousse de grains alimentaires peu à peu les pigeons ont grignoté les enfants, jusqu’à laisser apparaître leurs structures métalliques.


Kader ATTIA Flying rats Biennale de Lyon 2008

De multiples interprétations sont possibles :
– Lorsque des enfants crient on dit “on dirait une volière“.
– La vie est plus importante, et les pigeons ont besoin de se nourrir.
– C’est également un souvenir d’enfance de l’artiste qui à la suite d’une bagarre, dans une cour de récréation, se retrouve sans connaissance, et lorsqu’il a repris ses esprits il a vu un gendarme lui dire “As-tu entendu les oiseaux ?

Oleg Kulik, né en 1961 à Kiev a réalisé : “Tolstoï et les poules“. L’écrivain est surmonté d’une volière dans laquelle évoluent des poules.


Oleg Kulik – Tolstoï et les poules FRAC St Nazaire 1998
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Tolstoï est à sa table de travail, en costume d’apparat, recouvert de fientes qui tombent de la volière. La nature prend le dessus sur la culture, comme Tolstoï en son temps, aspirait au rejet des outils culturels sophistiqués, et prônait la simplicité paysanne.


Oleg Kulik – Deep into Russia, 1993 Performance
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Deep into Russia, est la photo d’une action au cours de laquelle, l’artiste a plongé sa tête dans le vagin d’une vache, sous le regard témoin de huit spectateurs. Kulik dit qu’il exprime là un désir de renaissance en “précipitant les idéaux (qui ont conduit la Russie à des échecs successifs) dans le charnel animal”.

Performance reproduite lors d’une exposition au cours de laquelle le spectateur est invité à passer sa tête dans le vagin de la vache.
Voir un commentaire sur Deep into Russia.

Wim Delvoye est en relation avec des professionnels du tatouage en Chine, qui font pour lui, un élevage de cochons, qu’ils tatouent (avec les dessins de leur fournit l’artiste), sous anesthésie, pour ne pas les faire souffrir, puis les laissent vivre et les nourrissent. A leur mort, leur peau est prélevée, et vendue comme œuvre d’art.


Wim Delvoye – Porc tatoué
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

La peau intitulée Jézus appartient au Centre Pompidou.

Dans la démarche de Wim Delvoye, il s’agit souvent de pratiques artisanales ornementales, qu’il détourne avec ironie, pour en montrer à la fois la performance technique, et la vacuité conceptuelle (la marqueterie, la mosaïque, le vitrail, la sculpture sur bois … donc ici le tatouage).

Carsten Höller est Allemand, il est né en 1961, et vit en Suède. Il a d’abord été entomologiste, et ses premiers travaux, portaient sur la communication olfactive entre les insectes. Peu à peu, il s’est tourné vers l’art.

En 2010, il a investi la Hamburger Bahnhof de Berlin pendant 2 mois avec une exposition intitulée Soma.


Carsten Höller – Soma 2010, Installation Hamburger Bahnhof, Berlin
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

En guise d’introduction une citation tirée d’un texte sacré : “Nous avons bu le Soma, nous sommes devenu immortels, nous avons vu la lumière et nous avons rejoint les Dieux“.
Le Soma est en effet une boisson mythique, et mystique, utilisée par les Hindous, dont la recette s’est perdue. Mais en 1968, le scientifique Gordon Wasson a découvert l’utilisation d’un breuvage similaire, dans les rituels des peuples sibériens (mélange d’amanite tue-mouche et d’urine de Rennes).
Höller s’amuse à questionner, les frontières entre la perception, et la science, car l’exposition est une sorte d’expérience scientifique. Au centre d’une immense verrière, 2 groupes de six rennes sont séparés par une barrière : un groupe test, et un groupe de contrôle. Au-dessus dans des volières suspendues, 12 Canaris (6 femelles et 6 mâles). Les volières sont suspendues à une balance centrale. Un grand lit est placé en hauteur, il sert de point d’observation. Sur les côtés 2 allées latérales avec des frigos contenant l’étrange mixture des sibériens, obtenue grâce à de l’urine, de rennes ayant ingéré des amanites tue-mouche, et des souris dans des cages. Enfin des reproductions géantes d’amanite tue-mouche achèvent l’exposition.
Le spectateur est appelé à observer, si les comportements des souris, et des canaris, changent, après l’absorption du Soma. Si le visiteur ne sort pas convaincu, il aura au moins le souvenir d’avoir participé à une expérience scientifique singulière !


Carsten Höller: SOMA à l’Hamburger Bahnhof, Berlin

Voir d’autres images de l’exposition.
Voir un commentaire.

Marion Laval-Jeantet diplômée en ethnopsychiatrie, elle est obsédée par la question de l’altérité.
Dans, “Que le cheval vive en moi“, une performance, elle s’est fait injecter du sang de cheval, pour en expérimenter les effets sur son corps, et sur son psychisme (puissance physique et grande émotivité).


Marion Laval-Jeantet – Que le cheval vive en moi, 2011 Performance
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Pierre-Huyghes, né en 1962, est un plasticien français, dont la forte personnalité a depuis les années 2000, attiré l’attention des professionnels de l’art. En effet, il remet en question les modes traditionnels de création, et d’exposition, en créant des conditions pour que la vie, animale notamment, réagisse librement avec ce que cela suppose d’incertitude.


Pierre-Huyghes – Sans titre, 2013 Documenta Kassel
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

En 2013 pendant la Documenta de Kassel il avait placé un essaim d’abeilles sur une sculpture de femme des années 30, dans un parc pour voir si les abeilles parviendraient à polliniser dans ce contexte.


Pierre-Huyghes – Zoodram 4, 2011, Ecosystème marin vivant, aquarium, masque en résine de La Muse endormie (1910) de Constantin Brancusi 134,6 x 99,1 x 76,2 cm.
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

En 2011, dans un aquarium contenant un bernard-l’hermite, il avait disposé un moulage, creux et concave, de la muse endormie de Brancusi, et l’animal est venu s’y installer comme dans un coquillage.
En 2014 il s’est rendu à Fukushima, sur une zone dévastée par le tsunami, et désertée par les hommes. Là dans un restaurant abandonné, pendant un orage, un enfant avec un masque, seul, semble attendre, regarder la pluie tomber, errer…


Pierre-Huyghes Human mask (extrait)

La caméra s’approche (le film dure 20 minutes) et on découvre que les bras sont ceux d’un singe, qui porte une perruque, des vêtements de fillette, et un masque inspiré de ceux du théâtre No. Human mask a été filmé par un drone. Pierre Hugues avait entendu dire qu’au Japon, un restaurant avait dressé un singe pour faire le service … et il a mis en place le scénario qui renvoie presque à de la science-fiction.

Quelques remises en question de l’usage traditionnelle de la taxidermie

Traditionnellement la taxidermie restitue le plus fidèlement possible, à l’animal, l’apparence de la vie. Robert Rauschenberg (1925-2008) conçoit dès 1955, ses premières “combine painting”. Des œuvres composites, mélange de sculptures, peintures, collages d’objets, comme des Schwitters à l’échelle américaine. C’était extrêmement novateur, venant juste après l’abstraction des expressionnistes, et des artistes du color field. Justement le but de Rauschenberg, était d’abandonner des ambitions philosophique et spirituelle de ses aînés, et d’ancrer l’art au plus près de la vraie vie.


Robert Rauschenberg – Monogram 1955 Technique mixte avec chèvre empaillée et balle de tennis 106,6 x 160,6 x 163,8 cm
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Ainsi monogram en 1955, est l’assemblage au sol d’une chèvre empaillée et entourée d’un pneu, dont la tête est maculée de peinture et d’un socle recouvert de collages de photos, d’images … et d’une balle de tennis. Le pneu, c’est parce que enfant, l’artiste vivait près d’une usine de pneus, et la chèvre angora, entrelacés avec le O du pneu composent une sorte de monogramme (entrelacement de plusieurs lettres). En fait la chèvre empaillée est un ready-made comme un autre, mais sa présence fait toute la saveur de cette œuvre énigmatique.


Robert Rauschenberg – Odalisk 1955-58 Technique mixte aquarelle, crayon, papier, tissu, photographies, reproductions imprimées, plan miniature, journal, métal, verre, herbe séchée et laine d’acier avec oreiller, poteau en bois, lampes électriques et coq sur structure en bois monté sur quatre roulettes 210.8 × 64.1 × 63.8 cm
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

La même année, il conçoit Odalisque, qui est, dit-il, une parodie de l’odalisque d’Ingres. La féminité de l’odalisque, c’est le pied de lit, posé sur un coussin. Ce sont aussi des collages sur 3 côtés du caisson (ouvert sur un quatrième côté, et éclairé de l’intérieur). Le coq, perché sur le dessus, est le contrepoint masculin de ce harem.


Robert Rauschenberg – Canyon 1959 Huile, crayon, papier, métal, photographie, tissu, bois, toile, boutons, miroir, aigle taxidermié, carton, oreiller, tube de peinture pôt de chambre et autres matériaux 207.6 x 177.8 x 61 cm
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

1957 Canyon, cette fois, il montre un aigle royal, intégré à un dispositif en carton (recouvert de photos et de peinture) ainsi qu’une corde qui enserre un coussin, lui-même posé sur un pot de chambre. L’œuvre s’inspire de l’enlèvement de Ganymède de Rembrandt (dans la mythologie grecque Ganymède était convoité par Zeus, qui l’a enlevé après s’être métamorphosé en aigle. Chez Rembrandt, l’enfant terrorisé, urine … d’où le coussin qui représente des fesses rebondies et le pot de chambre.
Voir un commentaire (MoMA)

Annette Messager née en 1943. A ses débuts, en 1972, elle avait exposé, dans des vitrines, une série intitulée les pensionnaires.


Annette Messager – Le repos de mes pensionnaires 1972
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

C’était des oiseaux morts, des moineaux empaillés, pour lesquels elle avait fabriqué de petites pèlerines tricotées, et dans des séries de photos, elle imaginait de petites scènes comme la sortie des pensionnaires.
Voir un commentaire sur les pensionnaires.


Annette Messager – Les piques 1992-93 Acier, crayon de couleur et pastel sur papier, verre, tissu, bas nylon, ficelle, peluches 250 x 800 x 425 cm
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Quelques années plus tard, en 1995, dans la série les piques, figuraient des assemblages d’animaux empaillés, et de têtes de peluches. L’enfance (et l’imaginaire lié à l’enfance) est présent dans chacun de ses travaux, ainsi qu’une légère cruauté (Annette Messager joue volontiers à la sorcière).

Dans eux et nous, elle associe à ses assemblages, de petits miroirs, afin que notre image de spectateur, fasse partie du dispositif.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *