Hundertwasser, l’art au service de la cause environnementale

Peintre, architecte, artiste engagé, non conformiste et grand voyageur, Hundertwasser (1928-2000) était un écologiste avant-gardiste, amoureux de la démocratisation du beau, et un pionnier de l’architecture humaniste. Nous verrons comment cet engagement s’est manifesté dans son œuvre, qui peut aujourd’hui, être source d’inspiration pour des générations de bâtisseurs verts.

Intervenante : Agnès Ghenassia

Friedensreich Hundertwasser (1928-2000) s’est choisi ce nom en 1949 à l’âge de 21 ans, et littéralement cela veut dire “royaume de la paix cent eaux“. Il tenait à ce que son prénom et son nom comprennent tous les deux 13 lettres (sto en russe veut dire cent) mais son nom de naissance est Friedrich Stowasser.
Il est né à Vienne, et très tôt est orphelin de père. Il a été élevé par sa mère, qui était juive, son père ne l’étant pas. Il a été élevé parmi des femmes, et en particulier par sa mère et sa grand-mère.


Friedensreich Hundertwasser en famille (1934)
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Toute sa famille maternelle (sauf sa mère), à peu près 40 personnes, disparaîtront dans des camps de concentration en 1943. Sa mère, par précaution, l’a fait baptiser catholique à l’âge de 8 ans (l’église à l’époque, acceptait les “Halbjuden” les demi-juifs) … et, à 12 ans, après l’annexion de l’Autriche en 1938, il fait parti des “Jeunesses hitlériennes”, comme tous les garçons de son âge. Au cours de cette jeunesse très modeste, et dans une atmosphère émotionnelle et spirituelle très particulière, on lui a surtout recommandé de ne pas se faire remarquer. Il a fait une année à l’école Montessori de Vienne (qui venait d’ouvrir), qui était à l’époque peuplée essentiellement d’enfants d’origine juive. Sa mère l’a alors transféré dans une école publique, pour qu’il se fonde un peu mieux dans la masse.
Il racontera ces années-là en 1990 sous le titre “Entre jeunesse hitlérienne et étoile jaune”.

Son père, qui était philatéliste, lui a laissé une collection de timbres, dans la contemplation desquels, il a dit avoir puisé son goût de l’art. Il a passé son bac à la fin de la guerre. Il fait un bref passage dans une école des beaux-arts, mais dont il ne supportait pas les contraintes.
C’est donc un autodidacte.

À la fin de la guerre il est marqué par une exposition à l’Albertina de Vienne, qui montrait les œuvres des artistes considérés comme dégénérés par les nazis. Il a particulièrement apprécié Gustav Klimt, Egon Schiele et Paul Klee. Il peignait des aquarelles et des portraits à cette époque.


Friedensreich Hundertwasser, Autoportrait 1947 Crayon sur papier à dessin 30 x 22 cm Collection particulière
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Voir également un portrait de sa mère, 1948, pastel crayon sur papier 62 x 43 cm.

Voir d’autres portraits de cette période

Il a été très influencé par Egon Schiele, ce qui le fascine, ce ne sont pas ses nus, mais plutôt ses paysages, par l’emploi de ses couleurs.
Voir également
Egon Schiele, quatre arbres 1917, Huile sur toile, 110 × 140 cm, Vienne, Palais du Belvédère.
Egon Schiele, maisons avec lessive multicolore 1914, huile sur toile 35.5 x 27.9 cm collection particulière.

Sur l’importance des œuvres de Schiele, il écrit :
« Elle a été très grande. Ce sont les murs, les murs des villes et des maisons. Cela m’a vivement impressionné. Ils rayonnaient tous dans l’obscurité. Pour moi, les maisons de Schiele étaient des êtres vivants. La première fois, j’ai eu l’impression que les murs extérieurs étaient des peaux. Il les peignait comme s’il n’y avait aucune différence entre la peau d’une fille nue, et la peau d’une maison… »


Friedensreich Hundertwasser, Pleurs pour Egon Schiele 1965 Technique mixte: aquarelle et huile sur papier, apprêtée à la craie; monté sur jute 116 x 73 cm 30 x 22 cm Collection particulière
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Dans les années 60 il lui dédiera une peinture intitulée : “Pleurs pour Egon Schiele”, ainsi qu’un poème intitulé “J’aime Schiele” de 1951 qui résume clairement l’intensité de son admiration : «Comme Schiele, mon père, je rêve souvent de fleurs rouges, d’oiseaux et de poissons volants, de jardins en velours vert émeraude et de gens qui errent en pleurs dans le jaune rougeoyant et le bleu océan».


Friedensreich Hundertwasser, Egon Schiele Autoportraits
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Chez Paul Klee, il a longuement observé la façon dont il fait réagir les maisons et les arbres, par un réseau de lignes horizontales irrégulières, voir Paul Klee, Jardin de roses 1920 huile sur toile 49 x 42 cm.

Les maisons et les arbres vont être très tôt, un de ses sujets principaux.

Voir : L’exposition Hundertwasser, sur les pas de la Sécession viennoise (Atelier des lumières).

En 1949 il entreprend un voyage en Italie, où il est subjugué par Giotto, ainsi que les mosaïques de Ravenne. Il se déplace en auto-stop, il dort à la belle étoile, il n’a pas un sou.
Tout au long de ce voyage, il peint des aquarelles, sur du papier d’emballage bon marché, de petits formats, ce qui lui permet de documenter son voyage.


Friedensreich Hundertwasser, Via Porta Sporano con Gratta Ciela, Genua (1949) Aquarelle sur papier d’emballage marron
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Friedensreich Hundertwasser, Port de Portofino, 1949 Aquarelle sur papier d’emballage marron 32 x 36 cm Collection particulière
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Voir également :
La route vers Assise, 1949 Aquarelle sur papier d’emballage marron 34 x 25 cm 11’40
Rue étroite avec des raies rouges Sienne, 1949 Aquarelle sur papier d’emballage marron 34 x 25 cm KunstHaus Vienne.
Personnage avec arbre devant place ronde avec arbre d’âme, 1949 Aquarelle sur papier d’emballage marron 34 x 25 cm, KunstHaus Vienne. Expression “arbre d’âme” empruntée à Walter Kampmann qui peignait des arbres transparents, qu’il appelait des arbres d’âme.

À Florence, il fait la connaissance de René Brô, Micheline et Bernard avec lesquels il poursuivra le voyage jusqu’en Sicile.

René Brô, qui a quasiment son âge, va jouer un très grand rôle dans la maturité de Hundetwasser. Il est très cultivé, il écrit et il peint. Il s’intéresse au lettrisme, à l’Oulipo, aux philosophies orientales. “Moi dit Hundertwasser, j’étais un petit autrichien insignifiant”. Brô restera son ami jusqu’à sa mort et partagera de nombreux voyages avec lui.

Rencontre déterminante pour Hundertwasser.


Friedensreich Hundertwasser, Micheline, René Brô, Bernard, la tour et la cathédrale de Sienne, 1949 Aquarelle sur papier d’emballage marron 34 x 25 cm Collection KunstHausWien, Vienne
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Micheline, René Brault, Bernard, la tour et la cathédrale de Sienne. Crayon et aquarelle sur papier de marché italien jaune. “Micheline avait de grands yeux en amande que j’ai d’ailleurs repris plus tard. Malheureusement elle était déjà aimée par Bernard et Brô”.

Arrivés à Rome, ils sont si fauchés qu’ils tirent au sort le billet d’entrée pour la chapelle Sixtine (et c’est Brô qui gagne). Ensemble, ils réfléchissent à la possibilité de vivre sans argent, dans le mépris absolu de la consommation.


Friedensreich Hundertwasser, Nous dormions devant les murailles de Pompéi. Insomnie de jalousie sous un arbre de verre à la Kampmann, 1949 Aquarelle sur papier d’emballage marron 33 x 25 cm Collection particulière
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Au retour, il suit René Brô à Paris, à Saint-Mandé plus précisément. Ensemble ils peignent de la peinture murale dans le pavillon de chasse de la propriété de la famille Dumage, qui va l’héberger pendant 7 ans, deux sujets à connotation biblique.


Friedensreich Hundertwasser, et René Brô Le pays des arbres, des oiseaux et des poissons, 1950 Tempera
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Le pays des arbres, des oiseaux et des poissons peint à la tempera à même le mur.
Brô a peint des yeux en forme d’amande haut dans le visage avec le nez, les rivières et l’embouchure du bateau dans des têtes de forme circulaire. J’ai peint des arbres d’âme, c’est-à-dire des arbres qui avaient un halo de gloire comme les êtres humains et les saints. Des arbres où vous pouviez voir à travers comme s’ils étaient faits de sphères de verre. Ces arbres que j’avais vus dans les dessins de Walter Kampmann

et la pêche miraculeuse sur panneau de bois.


Friedensreich Hundertwasser, et René Brô La pêche miraculeuse, 1950 Tempera
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À Saint-Mandé, il peint entre autres :
La ligne de Sceaux, 1950 aquarelle et fusain sur papier d’emballage apprêté en blanc 50 x 65 cm et
Les transatlantique, 1950 Aquarelle et fusain sur papier d’emballage apprêté, froissé, vernis 52 x 74 cm. Les bateaux le fascinent depuis son enfance.

Voir une photo de lui dans son atelier.

En 1951, il fait un séjour au Maroc et en Tunisie.


Friedensreich Hundertwasser, Oiseau chantant sur un arbre dans la ville, 1951, Aquarelle sur papier d’emballage, apprêtée à la craie, blanc de zinc et colle de poisson 65 x 45 cm
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Voir également :

Maison au toit vert et jardin sur un sac en papier à Marrakech
Juive marocaine 1954, Aquarelle sur papier d’emballage apprêté blanc 50 x 40 cm collection particulière.
Si j’avais une négresse, je l’aimerai et je la peindrai, 1951, Aquarelle sur papier cadeau, apprêtée à la craie, blanc de zinc et colle de poisson, vernie plus tard par le marchand, 66.5 x 66.5 cm collection particulière.
L’Européen qui tient ses moustaches, 1951 Aquarelle sur papier d’emballage, apprêtée à la craie, blanc de zinc et colle de poisson 128 x 46 cm.

En 1952 il a une première exposition à l’Art Club de Vienne. Il vend la collection de timbres de son père pour couvrir les frais de cette exposition, et à cette occasion il intitule son discours : “Mes efforts de libération d’un bluff général de notre civilisation”.
Il retrouve Vienne après ses voyages ; ce ne sont pas les quartiers détruits par la guerre qui le choquent, c’est la reconstruction brutale, sans âme, impersonnelle qui enlaidit la ville.


Friedensreich Hundertwasser, 99 têtes, 1952, Huile sur panneau de fibres de bois, apprêtée à la craie, blanc de zinc et colle de poisson, avec photo apposée dessus et aquarelle lilas en plusieurs parties 80 x 275 cm
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99 têtes est une série de têtes (v. Détail) dans les fenêtres, qui rapetissent. Évocation de la robotisation des masses humaines dans les immeubles.


Friedensreich Hundertwasser, Maisons saignantes, 1976, Technique mixte: tempera à l’œuf sur panneau dur, blanc apprêté 25.5 x 18 cm collection particulière
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Maisons saignantes, exprime ce même sentiment, sans que l’image n’apparaisse comme sinistre, au contraire. Le parti pris décoratif, et la séduction de la couleur, demeurent, même lorsque le propos est sérieux. Les maisons saignent, parce qu’elles ne contribueront pas à rendre les gens heureux.

Dès 1959, il énonce les choses ainsi : “L’homme a 5 peaux : son épiderme, ses vêtements, sa maison, son environnement social, et la planète. Selon lui les gens ne sont pas bien, ni dans leur peau, ni dans leurs vêtements, ni dans leur maison, et ne sont même pas conscients que cela les empêche de développer leur propre personnalité”.

Il entreprend seul, et sans expérience préalable, un tissage avec de la laine, sur un métier à tisser qu’il a emprunté.


Friedensreich Hundertwasser, Garçon qui pisse avec gratte-ciel, 1952, Tissé en laine 280 x 140 cm collection particulière
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C’est la tapisserie : “Garçon qui pisse avec gratte-ciel”, 1953, tissage 280 x 140 cm. Il y a travaillé pendant 6 mois, en commençant par le bas et dit avoir pensé au jet d’urine, pour que cette courbe vienne contraster avec toute cette grille orthogonale. Voir un détail.

Voir d’autres tapisseries.


Friedensreich Hundertwasser, La maison aux arcades avec tour jaune, 1953, Aquarelle sur papier, apprêtée à la craie, blanc de zinc et colle de poisson 124 x 90 cm
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La maison aux arcades avec tour jaune, voir le commentaire de Hundertwasser.

Et son obsession va être d’introduire des lignes souples dans le paysage urbain.


Friedensreich Hundertwasser, Presque cercle, (St Mandé) 1953, Huile sur trois couvercles de boîtes jointifs en fibre de bois, apprêtés à la craie, au zinc blanc et à la colle de poisson, entourés d’une “baguette électrique” 59 x 140 cm collection particulière
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1953 presque cercle, dans un quartier où tout est géométrique, le cheminement d’un homme n’est jamais droit. La ligne droite conduit à la perte de l’humanité.

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