Couples d’artistes

Couples d’artistes

Sommaire : Une passion partagée. La réinvention du couple Résister à un mari dominateur. Une oeuvre commune.

Cours d’Agnès Ghenassia

L’amour et la création font-ils bon ménage ? Lorsqu’on est un couple de créateur peut-on mener ensemble une vie de couple et une vie artistique ? La conception traditionnelle du couple a pu être remise en question en particulier dans le milieu des artistes.

Présentation de couples d’artistes qui ont vécu à chaque fois leur association ou leur partenariat avec plus ou moins de réussite.

1 – Une passion partagée qui permet de mener des carrières parallèles

Jean Arp (1886 – 1966) et Sophie Taeuber-Arp (1889 – 1943)
Sophie et Jean ont à peu près le même âge. Sophie est née à Davos en Suisse et lui à Strasbourg, tous deux se sont rencontrés à Zurich en 1916 dans le cadre du mouvement Dada qui regroupe plusieurs artistes de différents courants, tous révoltés par la guerre, et tous soucieux d’inventer un langage artistique anti-bourgeois. Jean Arp est l’un des fondateur du groupe dada, sculpteur, peintre, poète et en 1916 il pratique surtout le collage à tendance géométrique abstraite.


Jean Arp – Rectangles, selon les lois du hasard (1916) Collage de papiers
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Il a le souci d’inventer un langage qui ne soit pas de la peinture à l’huile, jugée trop bourgeoise. Il est surtout connu à cette époque pour avoir inventé des tableaux relief polychromes.


Jean Arp – Formes terrestres (1917) 86 X 59 x 6 cm, New York, Museun of Modern Art
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Formes en bois découpées avec souvent des titres assez poétiques. Voir un commentaire (MoMA New York)


Jean Arp – Bouteille et oiseau (1925) 52 x 56 x 4 cm
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Voir également :
Tête moustache et bouteilles (musée Pompidou)
La mise en tombeau des oiseaux et des papillons (Kunsthaus Zurich).

Sophie avait fait les Arts décoratifs en section textile, elle avait également étudié le design à Munich et à Hambourg et en 1915, elle s’était installée à Zurich, où elle avait été nommée professeur à l’École des arts appliqués.
Elle a rejoint le groupe des dadaïstes au moment de sa fondation. C’était une jeune femme qui était avide d’expériences. Pour la soirée d’inauguration du Cabaret Voltaire on la voit danser avec un costume conçu par Jean Arp, et un masque réalisé par Marcel Janco.


Sophie Tauber-Arp – Tissage “Vertical-Horizontal Composition” (1918) 93 x 135 cm, Collection Arp, Museum Bahnof Rolandseck.
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Elle réalise des tapisseries souvent d’inspiration un peu ethnique.


Sophie Tauber-Arp – Tapisserie (1916) Tapisserie au petit point, laine, H : 41 x 41 cm
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Et en 1918 pour un spectacle théâtral elle va même concevoir des marionnettes en bois qui sont restés célèbres.


Sophie Tauber-Arp – Marionnettes (1918)
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Les 17 marionnettes ont été conçues pour la pièce féerique König Hirsch (Le Roi Cerf) de Carlo Gozzi (1720-1806).
Voir d’autres marionnettes.

Elle va également réaliser des têtes en bois que l’on considère comme des portraits, que l’on appelle des têtes dada.

En savoir plus sur Sophie Tauber-Arp.

Tous les deux ils s’aiment, ils s’admirent mutuellement, et parfois ils travaillent à 4 mains.

Après la dissolution de dada le couple s’installe en France à Paris en 1926. En 1940 Sophie est obligée de fuir sous la menace nazie. Elle passe quelques temps à Prague puis elle revient en Suisse et meurt dans son sommeil en 1943, empoisonnée par du monoxyde de carbone provenant d’un poêle défectueux. Elle a 54 ans, sa mort va anéantir Jean Arp qui pendant plusieurs années va interrompre toute production.

Il va reprendre son travail, qui était un travail de sculpteur.


Jean Arp – Fruit de pagode (1949) Bronze 89 x 68 x 76 cm Tate
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Voir un commentaire (Tate).

La maison de Jean Arp est devenue la Fondation Jean Arp et les habitants du quartier l’appellent la maison de Jean et Sophie. Longtemps la notoriété de Jean Arp a dépassé celle de Sophie. Depuis quelques années plusieurs expositions ont pu révéler à quel point cette femme était inventive. Elle figure sur les billets de 50 francs suisses.
C’est un exemple de réussite totale dans lequel dans un couple, les deux artistes ont réussi à s’exprimer pleinement, et ont été tous les deux reconnus.

Robert et Sonia Delaunay.
Ils étaient tous les deux tellement proches que pendant quelques années on a du mal à reconnaître les œuvres de l’un et celles de l’autre.
Louis Robert est né à Paris en 1885 et Sonia est né en Ukraine à Hradyzk en 1885. A l’âge de trois ans, elle a été adoptée par son oncle Stern, avocat à Saint-Pétersbourg.
Pour faciliter son accès à la nationalité française et elle s’est mariée avec Wihlelm Uhde, collectionneur et galeriste allemand.
Elle a rencontré Robert Delaunay en 1909, elle a aussitôt divorcé pour se marier avec lui un an après.

Robert au début de leur rencontre peignait d’une manière cubiste.


Robert Delaunay – La ville n°2 (1910) Huile sur toile 146 × 114 cm Centre Pompidou Paris
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Avec des couleurs à dominante grise et des thèmes urbains.


Robert Delaunay – La ville de Paris (1912) Huile sur toile 267 × 406 cm Musée national d’art moderne Paris
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Voir Robert Delaunay artiste cubiste.

Sonia, à la même période au moment de leur rencontre peint à la manière des fauves des choses très colorées très fermées.
Rien de commun donc dans leur approche de la peinture à cette époque.


Sonia Delaunay – Deux fillettes finlandaises (1907) Huile sur toile ; 60,5 × 79 cm
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En 1911 naît un petit garçon Charles. Robert offre à Sonia une petite tour Eiffel qui va devenir l’un de ses motifs favoris.

Elle réalise une couverture en patchwork pour le lit du bébé. Elle joue ici avec les couleurs des tissus comme dans sa peinture. Tous leurs amis leur disent : “Mais c’est du cubisme !”

À partir de 1912 ils vont travailler tous les deux sur la loi du contraste simultané des couleurs. C’est un concept qui a été élaboré par Chevreuil qui énonce l’idée que notre perception des couleurs dépend des couleurs voisines.


Robert Delaunay – Une fenêtre (1912) Huile sur toile 111 x 90 cm Centre Pompidou Paris
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Voir un commentaire (centre Pompidou).
Robert commence la série des fenêtres. On aperçoit toujours la silhouette de la Tour Eiffel qui n’est quelquefois que suggérée.

La fragmentation cubiste a fait place à un rideau lumineux dans lequel entrent en jeux de nombreuses couleurs.

Ces travaux enthousiasment Guillaume Apollinaire qui dit d’eux : “En se réveillant, les Delaunay parlent peinture” et il invente pour eux le qualificatif d’orphisme, au lieu du cubisme en y intégrant le nom d’Orphée qui évoque la lumière.

Le couple vit bien, avec l’aide financière de l’oncle Stern. Robert grâce à l’aide de Kandinsky expose à Moscou, Berlin, Munich, Paris, Zurich. Il écrit un texte intitulé la lumière qui est traduit en allemand. Apollinaire écrit le poème les fenêtres qui sert de préface à la série du peintre.

Régulièrement le couple va danser au bal Bullier


Sonia Delaunay – Bal Bullier, (1913) huile sur toile matelas, 97 x 390 cm, Collection d’art moderne du Centre Pompidou
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Le Bal Bullier traduit le rythme des danseurs. Voir un commentaire.

Le couple fait sensation en dansant le tango et Sonia Delaunay porte ses premières robes qu’elle a créé ils sont à l’image de leur peinture. Voir les robes de Sonia Delaunay.

Elle réalise un livre objet très célèbre qui s’appelle la Prose du Transsibérien à partir du poème de Blaise Cendrars et le texte du poème est associé à des jeux de couleurs.


Exposition « Blaise Cendrars et Sonia Delaunay ǀ La Prose du Transsibérien »

Elle est exposée à Stockholm voir l’affiche de son exposition.
Lors de la Première Guerre mondiale, Robert réussi à se faire réformer, et la femme du directeur du chemin de fer français, qui était une amie de Sonia, les entraîne en Espagne, d’abord à Madrid, puis ensuite au Portugal. Leurs travaux continuent à se rejoindre.

Voir :
La femme portugaise (Robert Delaunay).
Le Marché au Minho (Sonia Delaunay).

Avec des cercles de couleurs simultanées.


Sonia Delaunay – Danseur de flamenco, (1916) huile sur toile matelas, 97 x 390 cm, Collection d’art moderne du Centre Pompidou
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A partir de 1918 elle crée des robes simultanées et des manteaux que les élégantes branchées s’arrachent.

Serge Diaghilev qui a rencontré le couple leur recommande à tous les deux des costumes et des décors pour ses ballets.
Un soyeux de Lyon commande à Sonia des dessins de tissu, ce qui lui donne envie de se lancer elle-même dans la production. Elle ouvre même une boutique en 1923 près du pont Alexandre-III.

À cette époque la notoriété de Sonia dépasse celle de Robert.

En 1937 pour le palais des chemins de fer à l’occasion de l’Exposition universelle, ils conçoivent tous les deux des décors éphémères sur le thème de l’aviation.

Leur couple est exemplaire non seulement parce qu’ils ont mis en commun leurs recherches mais parce que leur deux carrières ont progressé en parallèle.

Voir un commentaire sur leur couple.

2 – Les artistes et la tentative de réinvention du couple

Raoul Hausmann et Hanna Höch. On est ici dans un autre contexte, à Berlin juste après la Première Guerre mondiale.
Ils participent au mouvement dadaïste qui s’est réuni pour exprimer leur détestation du régime de Weimar, et de cette société déshumanisée de bourgeois qui se sont enrichis durant la guerre.

Raoul Hausmann et l’un des acteurs de Dada à Berlin. Il est artiste et écrivain, et les dadaïstes au lendemain de la guerre veulent repenser l’ensemble de la société. Raoul est marié et père d’une petite fille. Il a des théories sur la cellule familiale et sur l’émancipation de la femme, si bien qu’en 1915, parce qu’il tombe amoureux d’Hanna, il en fait sa maîtresse, sans avoir l’intention de rompre avec sa femme. Lorsqu’elle le lui reproche, il accuse l’éducation paternaliste et autoritaire qu’elle a reçue dans sa famille. Il lui écrit “Voilà que tu attaques mes autres relations, certainement pas par toi-même, mais par ce qui reste en toi de ton père et ton grand-père qui te fait trouver ces “rapports” insupportables — qui te déchire entre amour et haine. Si ta position sur ces relations t’était propre, au plus profond de toi-même — alors je te sacrifierais tout — mais agit bien là uniquement la dernière contrainte de la famille. ». En somme, Hausmann lui demande : « Tue le père en toi ! », ”.

Voir un commentaire sur leur couple.


Raoul Hausmann – Double portrait de Raoul et Hanna, (1920) Aquarelle sur papier 29 x 22,5 cm
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Double portrait de Raoul et Anna 1915

Portraits d’Hanna par Raoul


Raoul Hausmann – Portrait d’Hanna Höch, (1915) dessin au fusain, 20,8 x 16,5 cm
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Hanna est peintre, photographe également, mais dans le contexte dada elle pratique le collage et le photomontage. Les collages n’ont pas une vocation esthétique ils ont une vocation critique ou satirique


Hanna Höch – Room show (1919)
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Collage room show 1919 montre Friedrich Ebert à gauche c’est le premier président de la République de Weimar et à droite son ministre de la défense. Ils sont ridiculisés car ils sont responsables tous les deux de l’assassinat de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht. Le motif de broderie fait allusion à une source de revenu et d’occupation pour de nombreuses femmes allemandes à l’époque, y compris Höch elle-même, et sert de contraste entre le rôle de la femme et celui des hommes.


Hanna Höch – Coupé au couteau de cuisine dans la dernière époque culturelle de l’Allemagne, celle de la grosse bedaine weimarienne (1919-1920) 114 x 90 cm
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Sorte de bric-à-brac de photos découpées dans des magazines. Tout s’organise autour de ce centre blanc. Cette figure centrale est la tête de la première femme nommée à l’école des Beaux-Arts, et qui résistera ensuite au nazisme. Cette tête flotte au-dessus du corps d’une danseuse célèbre de Berlin.