Les arts en Italie entre modernisme et classicisme – 1932 à 1943 (deuxième volet)

Après 1932, la scène artistique italienne cesse d’être le lieu d’affrontements violents entre divers choix esthétiques. Modernisme et classicisme coexistent dans la peinture, les arts appliqués ou l’architecture, sous la surveillance du régime fasciste. Les hiérarques tentent d’imposer leurs choix esthétiques opposés.
L’état lance la construction de villes nouvelles et de bâtiments publics (université, poste, gare). Il organise des expositions où les artistes peuvent se confronter. Cette conférence abondamment illustrée vous donnera une autre opinion sur l’Italie fasciste, autoritaire, mais ouverte au pluralisme esthétique.

Intervenant : Marc Isch-Wall

Les dix premières années du Ventennio, dites de recherche du consensus, commencent en 1922, année de la marche sur Rome. Mussolini met en place un pouvoir encore fragile. La scène artistique est le lieu d’affrontements entre divers choix esthétiques où modernisme et classicisme coexistent, se croisent ou s’opposent. Dans la 2ème partie du Ventennio, de 1932 à 1943, qui nous occupe aujourd’hui, est celle de l’organisation corporatiste du régime. La crise économique de 1929 et la politique impérialiste ont donné un rôle prépondérant à l’état. Il a contenu les débats parfois virulents entre groupements artistiques rivaux. Le régime fasciste et son chef, mais aussi les hiérarques s’immiscent dans les choix esthétiques, alternant entre modernisme et classicisme. Ce régime totalitaire tolère et parfois encourage le pluralisme esthétique.

Les 10 premières années du Ventennio 1922-1932

A la fin de la 1ère guerre mondiale des artistes renouent avec le classicisme, supposé incarner le « génie » des nations dont l’ordre et les valeurs ont été bouleversés par la guerre. Cette recherche du classicisme coïncide avec une renonciation aux postulats théoriques et formels des avant-gardes.


Guerre 1914-18
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Ce besoin de stabilité porte un rude coup au Futurisme, qui avait enfin doté l’Italie d’une avant-garde artistique. Il refuse en effet tout règle établie, il véhicule les valeurs d’un monde urbain dominé par la science et la technique.


Umberto Boccioni Dynamisme d’un joueur de football 1913 huile sur toile 195×201 cm MoMA

Le retour à l’ordre fait l’objet du 1er numéro du magazine «Valori plastici», publié 12 jours après l’armistice : Il faut retrouver « la rigueur de la peinture ». « Valori plastici » cesse de paraître avant l’instauration du régime fasciste ; mais les idées sont reprises par Novecento, le mouvement pictural animé par Margherita Sarfatti.


Magazine « Valori plastici »
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Margherita Sarfatti tient la rubrique artistique dans il Popolo d’Italia, le journal du parti fasciste. Elle crée un rassemblement d’artistes appelé Novecento. Ce mouvement marque le triomphe du retour à l’ordre et d’un nouveau classicisme, annoncés dans Valori Plastici.


Mario Sironi Portrait de Margherita Sarfatti 1917 Musée Guggenheim New York
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Le peintre le plus important de ce mouvement est Mario Sironi. Il exprime parfaitement la dialectique fasciste d’une modernité écrite dans le classicisme romain. Ce mouvement, centré à Milan, reçoit de Curzio Malaparte le sobriquet de Stracittà.


Mario Sironi L’architetto 1922 Milan Novecento
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Face à Novecento, le journal il Selvaggio, dans lequel écrit l’ancien futuriste Ardengo Soffici :


Il Selvaggio n°9 1932
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L’artiste doit être enraciné dans sa terre ». Ce mouvement artistique reçoit le surnom de « Strapaese », ce qui signifie« super bien de chez nous »


Ardengo Soffici Campi e coline 1925
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On aboutit à deux principes artistiques opposés dans une Italie où le régime mussolinien doit encore renforcer son autorité. Dans une lettre sévère adressée à Margherita Sarfatti, Mussolini réfute l’idée que Novecento, devenu Novecento italiano, soit la position artistique du fascisme. Il demande à Giuseppe Bottai, le ministre des corporations, d’arbitrer cette querelle artistique. Dans ses conclusions, le ministre affirme qu’il n’est pas dans ses intentions « d’arrêter les caractères du pur art fasciste », ni d’en donner une « définition [ ] officielle ».


Mussolini et Bottai
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Giuseppe Bottai affirme dans Critica Fascista de 1931 que « l’antithèse entre Strapaese et Stracittà a été très utile, mais elle est maintenant apaisée, recomposée dans une synthèse qui rassemble les deux parties ». Les deux mouvements appartiennent au passé. Cette année 1931 marque le retour sur la scène artistique du futurisme qui a su se tenir à l’écart des polémiques. Contrairement aux autres mouvements, Marinetti et les siens disposent d’une salle dans la quadriennale de Rome sous l’appellation futuriste.


Quadrienale de Rome 1931 Au premier plan la victoire de l’air de Ernesto Michahelles dit Thayaht

Le futurisme offre au public l’Aéropeinture, dont « paesaggio italiano » de Fillia (Luigi Colombo).


Fillia (Luigi Colombo) Paesaggio 1931
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Les portraits du Duce une illustration du pluralisme esthétique

Rien de tel que de passer en revue les différents portraits du Duce pour illustrer le pluralisme esthétique qu’a su maintenir le régime fasciste.

Le voici peint par Gerardo Dottori, un des maitres de l’aéropeinture futuriste. Dans ce paysage, la chemise noire se transforme en montagne, le visage se confond avec un aéronef dans ses différentes phases de vol. Dottori écrit que l’Aéropeinture a le mérite de « s’éloigner du misérable répertoire figuratif », claire allusion à la peinture d’Ardengo Soffici. Il s’oppose également aux « couleurs terreuses, bitumineuses et funèbres » du Novecento. Dottori prend soin de se rattacher au dynamisme pictural (1911) en réemployant le simultanéisme, une des notions élaborées par Umberto Boccioni.


Gerardo Dottori Portrait de Benito Mussolini, 1933 Milan Civiche Raccolte d’Arte
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La peinture d’histoire la plus académique par Giacomo Balla, l’ancien futuriste : La Marche sur Rome illustre son ralliement au fascisme.


Giacomo Bella La marche sur Rome 1931-33 Pinocotèque Agnelli
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Dans un style fidèle au Novecento, Mario Sironi (1932) conçoit un projet d’affiche pour l’exposition célébrant le dixième anniversaire de la révolution fasciste. Il y place les profils de Mussolini et celui de l’Italie personnifiée et couronnée d’une tour, les deux ne formant presqu’un seul visage.


Mario Sironi affiche pour l’exposition célébrant le dixième anniversaire de la révolution fasciste
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En 1937, Antonio Donghi, le paradigme du réalisme magique peint un portrait équestre du Duce-imperatore, qui rappelle la statue de Marc-Aurèle sur la place du Capitole.


Antonio Donghi Portrait équestre du Duce 1937 Collection particulière
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Le profil continu de Renato Bertelli est approuvé par Mussolini, breveté en juillet 1933 et largement diffusé dans divers matériaux.


Renato Bertelli Le profil continu 1933
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1 – L’architecture

La construction de bâtiments publics sert le régime pour souligner le rôle social qu’il souhaite s’attribuer, valoriser sa modernité face aux pays démocratiques réputés décadents, puis exalter la grandeur retrouvée de la Rome impériale. Les architectes vont s’affronter, parfois se partager un même programme.

Les revues Quadrante, Casabella, Domus.
Ces trois revues permettent de diffuser les idées architecturales et illustrent le pluralisme esthétique :
La revue Domus que dirige Gio Ponti s’intéresse principalement au mobilier et aux arts décoratifs italiens, mais fait connaitre un point de vue architectural proche du classicisme. Les artistes qui s’y raccrochent sont regroupés sous le vocable « Novecento ».


Revue Domus
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Quadrante est une revue d’art et de lettres, qui critique depuis 1931 le classicisme architectural. La revue cherche à concilier l’esprit moderne novateur et la politique du régime fasciste.


Revue Quadrante
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Revue Quadrante
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Elle traite beaucoup d’architecture, mais elle était ouverte aux débats littéraires et artistiques. Dans le domaine pictural, les deux dirigeants renient le réalisme magique du Novecento Italiano. Ils préconisent un rapprochement avec l’expressionisme européen (3).

L’architecte Giuseppe Pagano rejoint la revue Casabella en 1931. Il en fait un défenseur de l’architecture rationnelle. Comme Pietro Maria Bardi de la revue Quadrante, il identifie l’architecture rationnelle au fascisme italien. Tout autre architecture n’est pas fasciste. Vers 1936, sans toutefois renier ses idées, G. Pagano prend ses distances avec le parti et se met à douter de ce postulat.


Revue Casabella
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1.1 – L’architecture futuriste

Les deux principaux architectes n’ont réalisé que des architectures de papier : Sant’Elia meurt à la guerre à 28 ans, et Chiattone, qui s’établit dans le Tessin après la guerre, s’inspire de l’architecture vernaculaire.


Antonio Sant’Elia, Lacittà Nuova 1914
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Les « palazzi » delle poste d’Angiolo Mazzoni, lié personnellement à Marinetti, ne peuvent pas être considérées comme futuristes. C’est le cas de Palerme ;


Angiolo Mazzoni Palerme 1934
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Celui de Sabaudia le rapproche plutôt de l’architecture rationnelle, tandis que la polychromie et la vaste gamme de matériaux utilisés en font un des rares exemples d’architecture futuriste. 


Angiolo Mazzoni Sabaudia
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Aldo Andreani soumet en 1934-35, un projet destiné à la société d’assurances Toro. L’architecte s’inspire des dessins futuristes et des constructivistes russes. Les maîtres d’ouvrage ont préféré simplifier son projet et le confier à d’autres architectes. Cela reste du papier.


Aldo Andreani Palazzo del Toro (1934-35)
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Le futuristes ont réalisé de nombreux pavillons d’exposition qui ont tous disparu. Celui de la triennale de Milan en 1933, réalisé par Enrico Prampolini (2), prend la forme d’un terminal d’aéroport,


Enrico Prampoloni Terminal d’aéroport Tiennale de Milan 1933
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… avec une curieuse horloge à l’intérieur.


Enrico Prampoloni Terminal d’aéroport Tiennale de Milan 1933
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1.2 – L’architecture rationnelle

Sept architectes (Luigi Figini, Gino Pollini, Guido Frette, Sebastiano Larco Silva, Carlo Enrico Rava, Giuseppe Terragni et Ubaldo Castagnoli, remplacé plus tard par Adalberto Libera), décident de promouvoir les idées du Mouvement Moderne, incarné par Le Corbusier et Gropius. Ils tiennent compte également de la tradition classique de la Méditerranée. Ce compromis est le signe d’un engagement ambigu dans la modernité, mais exprime aussi une volonté de recherche et d’innovation. Ce collectif fondé à Milan en 1926 prend le nom de Gruppo 7. Il publie dans un manifeste : « La nouvelle architecture doit procéder d’une adhésion rigoureuse à la logique et la rationalité », d’où son nom.
Gruppo 7 propose des formes pures et simplifiées, correspondant aux exigences fonctionnelles, rejette l’ornement et la décoration. Il cherche à concilier tradition et « esprit nouveau », classicisme et fonctionnalisme. Gruppo 7 reprend à la tradition classique la structure géométrique, le rythme, la proportion, le raffinement des matériaux et certains détails architecturaux. Par-là, il se démarque du futurisme (2). Voici une villa en bord de mer par Ubaldo Castagnoli, un des fondateurs de Gruppo 7.


Ubaldo Castagnoli Villa au bord de la mer
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A noter que des dessins du futuriste Sant’Elia sont montrés à Weissenhof en 1927

Première exposition italienne d’architecture rationnelle

Gruppo 7 présente des plans et des maquettes à l’occasion de la « Première Exposition Italienne d’Architecture Rationnelle ».


Exposition italienne d’architecture rationnelle 1928
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Giuseppe Terragni, conçoit une maquette d’usine à gaz (1)


Giuseppe Terragni Usine à Gaz
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Mario Ridolfi présente un projet pour une Tour du Restaurant. Il essaie à nouveau de proposer son projet 40 ans plus tard.


Mario Ridolfi Projet opour une tour de restaurant
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Luigi Piccinato affiche une étude pour une église.


Luigi Piccinato Etude pour une église
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Aussitôt après cette exposition, Gruppo 7 participe à la fondation du MIAR (Mouvement italien pour l’architecture rationnelle).

Participation du MIAR à la 4ème exposition internationale des arts décoratifs et industriels à Monza en 1930

La Casa Elettrica est conçue par deux architectes de Gruppo 7. Ils reprennent 4 des 5 points de Le Corbusier : le plan libre, la structure en piliers en béton armé, la fenêtre bandeau et la façade libre. Le projet reçoit le soutien financier de la société italienne Edison. Les autres membres du groupe se répartissent l’aménagement des parties intérieures.


Luigi Figini et Gino Pollini Casa Elettrica 1930
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La modernité s’affiche également dans l’équipement électrique de la cuisine .


Casa electrica
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La Casa Elettrica est la 1ère réalisation du rationalisme italien, la seule architecture italienne sélectionnée pour l’exposition « The International Style » au Moma de New York, organisée par Philip Johnson et Henry Russel Hitchcock.

2e exposition Italienne d’architecture rationnelle
La 2ème exposition italienne d’architecture rationnelle est organisée par Pietro Maria Bardi, directeur de la Galleria d’Arte di Roma, où se tient l’exposition, et par ailleurs co-directeur de la revue Quadrante. Mussolini inaugure l’exposition et semble vouloir promouvoir l’architecture rationnelle.Mario Ridolfi expose quatre projets dont un bâtiment de 24 appartements.


Mario Ridolfi bâtiment de 24 appartements
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On le voit deux fois le projet dans le film. La 2ème fois Mussolini contemple le projet en discutant lui.

Mussolini semble promouvoir l’architecture rationnelle, mais les plus grosses commandes iront à l’architecture dite « classique, simplifiée et modernisée », que je vais présenter après l’architecture rationnelle.

La Vème Triennale ouvre ses portes en mai 1933


Vème Triennale 1933
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… dans le nouveau Palazzo dell’Arte, conçu par Giovanni Muzio. C’est un bon exemple de l’architecture novecentiste, « classique, simplifiée et modernisée » toujours à la recherche d’un certain monumentalisme. Cette exposition, qui se tenait jusqu’alors tous les deux ans à Monza, est habituellement dédiée aux arts appliqués. Elle se veut une confrontation de l’architecture européenne moderne au rationalisme italien, reconnu par le régime comme l’avant-garde technique et culturelle du pays.


Giovani Muzio Palazzo dell’arte (1930-1933)
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A cette occasion ont été construites dans le Parco Sempione 40 constructions temporaires à caractère expérimental conçues par des architectes rationalistes ; Giuseppe Terragni expose une maison d’artiste au bord d’un lac.


Giuseppe Terragni maison d’artiste au bord d’un lac
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L’atelier de l’artiste donne directement sur le lac à travers un mur entièrement en verre. Cet artiste pourrait être Mario Radice, qui travaillera avec G. Terragni. Le design du mobilier se rattache au mouvement rationaliste.


Giuseppe Terragni maison d’artiste au bord d’un lac
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