Cours du 9 décembre 2013

Robert Rauschenberg (suite) et Jasper Johns

Sommaire : Robert Rauschenberg (suite)Les séries, les objets Gluts, short stories, Jasper Johns Les drapeaux, les cibles, les lettres, les bronzes, les cartes,


Au cours des années 70, Rauschenberg mène en parallèle la fabrication d’objets à partir d’éléments de récupération et des travaux de type « images » qui témoignent de recherches très variées sur le support.


Robert Rauschenberg – 1972 Sor Aqua (Venetian), 249 x 305 x 104 cm
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Exemple de production en volume : 1972 Sor Aqua. Rencontre surréaliste étonnante entre une baignoire et un objet flottant non identifié…

Exemple de recherches d’images transférées sur des supports variés : 1974, Série des Hoarfrosts , images transférées sur des supports très fins, quasi translucides. (ex Preview, 175 x 204 cm)


Robert Rauschenberg – Hoarfrost Editions: Preview, 1974
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Robert Rauschenberg – PULL (Hoarfrost Suite), 1974
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Série Pages and Fuses : pâte à papier pressée avec écran tissu imprimé intégré.


Robert Rauschenberg – Série Pages and Fuses (1974)


Robert Rauschenberg – Série Pages and Fuses (1974)
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1975, série des Jammers ( ex Mirage)


Robert Rauschenberg – 1975, série des Jammers ( ex Mirage)
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En 1981, Série Kabal Amerian Zephyr : à nouveau des objets. La roue intitulée Famous Murders with Poems emprunte son titre à un maître japonais de l’estampe au XIX° siècle, Yoshitoshi, qui peignait des scènes de meurtre dans des décors d’une délicieuse délicatesse. Dans sa roue faite de demi-cercles de verre incluant des images transférées sur des transparents, Rauschenberg inclut des scènes du meurtre de Martin Luther King.


Robert Rauschenberg – Famous Murders with Poems (Kabal américain Zephyr Series) , 1982
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Robert Rauschenberg – Ancienne incident (Kabal américain Zephyr Series) , 1982
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Robert Rauschenberg – Tree of Life Prune (Kabal American Zephyr), 1981 (134.62 x 133.35 x 66.04 cm.)

Voir un commentaire.
1982, il se rend au Japon et collabore avec des artisans céramistes à Shigaraki . C’est de cette collaboration que naît Pneumonia Lisa


Robert Rauschenberg – Pneumonia Lisa

Puis, en 83, il fait un long voyage en Chine avec une petite équipe de 6 collaborateurs. Le but était de travailler à Jingxian, dans l’usine où est fabriqué depuis 1500 ans le traditionnel papier des rouleaux chinois, qui fascine l’artiste car il est à la fois très léger, presque translucide, et très solide. Auparavant, ils ont sillonné le pays pour visiter des sites archéologiques, des musées, des villages, et utiliser ensuite cette banque d’images dans l’usine de papier. L’obtention des autorisations nécessaires de la part des autorités chinoises avait pris 2 ans., et sur place, les américains ont été soigneusement écartés de tout contact avec les ouvriers locaux.
De retour aux USA, Rauschenberg a présenté sur un mur de 30, 5 m de long les photos prises en Chine (Chinese Summerhall) et surtout a conçu le projet ROCI. Voir des photos de Chinese Summerhall, photo1, photo2, photo3, photo4, photo5.

En 1984, le projet ROCI est présenté devant les Nations Unies : il ne s’agit pas de demander de l’argent, (Rauschenberg finance l’essentiel lui-même) mais d’obtenir une aide officielle pour faciliter l’approche et l’obtention d’autorisations. ROCI ce sont les initiales de Rauschenberg Overseas Culture Interchange, il faut prononcer Rocki parce que c’est le nom de la tortue de Rauschenberg qui sert de mascotte au projet. Il s’agit d’aller au Mexique, au Chili, au Tibet, au Japon, à Cuba, en URSS, en Allemagne de l’est, en Malaisie, partout où subsiste un artisanat local vivace et des savoir-faire spécifiques. L’idée de Rauschenberg est un partage de cultures et de compétences, le projet est à chaque fois d’exploiter avec les artisans locaux les images du pays faites sur place, mais aussi les tissus, les objets, et à chaque fois de faire une exposition in situ du travail de groupe réalisé.
Ce tour du monde a duré 6 ans.
Entre temps, il expérimente l’emploi de supports métalliques (du cuivre souvent) pour ses sérigraphies :en 89, série Borealis, série qui célèbrent énergie et de mouvement, en 92, série Urban Bourbon qui met l’accent sur ??les différentes méthodes de transfert d’images sur une variété de métaux réfléchissants, tels que l’acier et aluminium., en 88, série Night Shadows.
Mais aussi de nouveaux objets , les Gluts, à partir de 86, réalisés à partir de ferraille récupérée, et en 87,


Robert Rauschenberg – Zéro Mercure Summer Glut , 1987, métal assemblé, 10625 x 17,5 x 8,5 « , collection privée.
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Voir également une belle série en hommage à Bellini (la Mélancolie). Voir quelques oeuvres : photo1, photo2, photo3,
Voir des objets Gluts.

En 1990, il réalise les costumes et la scénographie de Foray/ Forêt, un ballet de Trisha Brown sur une musique de John Cage.


Robert Rauschenberg – Costumes de Foray (1990)
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1992-94 : série des Waterworks : avec une imprimante IRIS, il réalise des épreuves digitales couleurs avec des teintures végétales biodégradables. Les images sur les épreuves sont ensuite transférées sur papier avec de l’eau et une presse électrique.


Robert Rauschenberg – Blue smile (waterworks series), 1994 122 x 80 cm Collection particulière
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Blue smile (waterworks series), 1994 transfert de teintures végétales sur papier signé et daté 94 en bas à gauche 122 x 80 cm Provenance Galerie particulière, New York.
Voir également Erosive hide (série waterworks).

1995 : Anagram Séries ; même procédé, mais en plus grand. Voir un commentaire.


Robert Rauschenberg – Port of Entry (Anagram Séries), 1998 SFMoMA San Francisco
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1996 : Arcadian Retreat, série de fresques inspirées de celles de Pompéi. Rauschenberg utilise ses propres photos prises en Turquie, à Ephèse. Et les impressions IRIS, cette fois, sont transférées sur du plâtre humide.


Robert Rauschenberg – Catastrophe, 1996 SFMoMA
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Robert Rauschenberg – Catastrophe, 1996
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Robert Rauschenberg – Arcadian retreat, 1996
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2001 : Short Stories Séries : des motifs de la nature associés à des camions, des poteaux électriques, des panneaux indicateurs…


Robert Rauschenberg – (Short Stories Séries), 2001
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Robert Rauschenberg – (Short Stories Séries), 2001
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Voir l’exposition short stories (Avril – Mai 2003 Pace Gallery)

Jasper Johns (né en 1930)

Comme Rauschenberg il se situe dans la transition entre expressionnisme abstrait et pop art. Son travail a lui aussi est nourri par des références européennes. Il aime particulièrement Marcel Duchamp et Picasso.
Pourtant il a grandi loin de tout cela, une enfance sans art, dit-il. Il a fait, en 1947 et 48 des études à l’université de Caroline du Sud, et ce sont ses professeurs qui, remarquant ses dons en dessin, l’ont poussé à se rendre à New-York. Là, une année d’études en design, puis deux années de service militaire, et rencontre avec Rauschenberg, Cunningham et Cage. Il gagne sa vie en décorant les vitrines de magasins de luxe.


Jasper Johns – Flag (1954),107,3 x 154 cm ( MOMA)
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En 1954, il peint Flag : 107,3 x 154 cm ( MOMA). C’est une peinture aux dimensions d’un drapeau et représentant un drapeau, mais pas de façon illusionniste. En effet, sous les couches de peinture translucides, on aperçoit une couche de papier journal, dont par endroits on peut même lire quelques lignes. Le cartel dit « encaustique, huile et collage ». Johns veut éviter le temps de séchage lent de la peinture à l’huile. Aussi il utilise la peinture à la cire, qui consiste à mélanger du pigment à de l‘encaustique. Le motif du drapeau est conventionnel, dépersonnalisé et familier. Le résultat apparaît comme un faux readymade qui exhibe des savoir-faire de peintre.


Jasper Johns – White Flag (1955),107,3 x 154 cm ( MOMA)
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Des Flags, il en réalise plusieurs : White Flag en 1955,- clin d’œil au monochrome-
Flag on orange Field en 1957 (musée Ludwig à Cologne), Three Flags en 1958.
Voir d’autres flags.

Parallèlement, il s’attaque à un autre motif, la cible :


Jasper Johns – White Flag (1955),107,3 x 154 cm ( MOMA)
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Target, 1958 ; comme le drapeau, la cible est un motif géométrique, neutre, impersonnel et immédiatement identifiable. Et c’est surtout une surface plane ! (cf Greenberg).
Mais les premières cibles réalisées étaient plus complexes : Target with Four Faces, 1955 , 76 x 66 cm : la cible est associée à 4 visages moulés en plâtre. Au spectateur de réagir librement à l’association cible/ visages à demi dissimulés. Target with Plaster Casts, 1955, 129,5 x 111, 8 cm, présente des fragments de corps, en plâtre : bouche, oreille, nez, sexe. En 1954 déjà, Johns avait réalisé un petit assemblage d’un moulage de visage et d’une peinture abstraite .( sans titre). Comme pour le drapeau, il décline des variantes monochromes de ses cibles : White Target en 1957, (76,2 x 76,2 cm). Whitney Museum of American Art, New York, Green Target, 1955 ( MOMA).


Jasper Johns – Green Target, (1955),152,4 x 152,4 cm (MoMA)
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En 1958, le galeriste Léo Castelli lui propose sa première exposition personnelle. Le jour du vernissage, Alfred Barr, le conservateur en chef du MoMA , lui achète Green Target et Target with Plaster Casts.

Entre 57 et 59, une série consacrée aux chiffres et aux lettres, et paradoxalement beaucoup de ces toiles s’inspirent de l’expressionnisme abstrait. Des chiffres :


Jasper Johns – White Numbers 1957 , 86,5 x 71,3 cm (MoMA)
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White Numbers 1957 , 86,5 x 71,3 cm (encaustique sur toile), Grey Numbers, Numbers in Color , 1958-59 ,170 x 126 cm ( encaustique et collage sur toile).
Il y a dans ces toiles une mise en tension entre représentation et abstraction, mais aussi entre les unités et la grille dans laquelle elles sont emprisonnées, entre le coup de brosse et le dessin des chiffres. ,0-9, 1959, 51 x 89 cm , encaustique et collage sur toile (collection Ludwig, Aix la Chapelle) ; la palette se réduit aux trois couleurs primaires. 0 through 9, 1961, 137 x 105 cm (collection Leo Castelli) précédé d’un dessin extrêmement rigoureux… The Big Five, 1960, 183 x 137,5 cm, encaustique et collage sur toile (Centre Pompidou), Zero-One, 1960.
… et des lettres :


Jasper Johns – By the Sea (1961) , 183 x 138,5 cm (National Gallery of Art, Washington)

By the Sea, 1961, 183 x 138,5 cm encaustique et collage sur toile : les nom des couleurs ne correspondent pas aux non-couleurs du tableau, et False Start, 1959,171 x 137 cm ; les lettres au pochoir sont disposées de façon arbitraire.
En même temps, dès 1958, il a l’idée de réaliser en bronze des moulages d’objets quotidiens, là encore d’objets neutres. Comme pour les drapeaux et les cibles, ce sont de faux readymades. Ampoule I, Ampoule II, 1958, Lampe de poche (Flashlight) 1958, deux Canettes, et un objet très surréaliste dans l’esprit de Duchamp ou Man Ray :


Jasper Johns – The Critic Sees, 1961
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The Critic Sees, 1961 (métal souple sur plâtre et verre). Voir un commentaire.


Jasper Johns – Painted Bronze, 1960
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Jasper Johns – Painted Bronze, 1960
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Mais le meilleur objet de cette série est incontestablement Painted Bronze, 1960 : le spectateur est convaincu qu’il s’agit du pot de café dans lequel l’artiste fait tremper ses pinceaux, or il s’agit d’un bronze, obtenu par moulage de cet objet d’atelier , puis peint pour imiter l’objet initial : c’est donc une sculpture, jouant à passer pour un readymade, et dont le sujet est la peinture !
En 1960, il fait pour la première fois un voyage en Europe et une photo le montre à Paris avec Niki de Saint-Phalle. ..


Jasper Johns – Device, (1961-62) – (183,2 x 123,8 x 11,4 cm) Dallas Museum of Art
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Un autre de ses motifs récurrents est le cercle, plus précisément des dispositifs circulaires dans lesquels le rayon est matérialisé. Device Circle, 1959 ; Le rayon est matérialisé par une baguette de bois. Device, huile sur toile avec objets. Cette fois, le bâton / rayon a permis d’obtenir le cercle par raclage de la peinture fraîche. Le processus de réalisation est donc rendu apparent. Dispositif qu’il reprend en 1963, cette fois sans les couleurs primaires dont les noms figurent pourtant lisiblement. Mais, nouveauté, le bâton se termine par une main, c’est devenu un bras. Idem dans Periscope (Hart Crane), 1963. Hart Crane est un poète américain, homosexuel, qui s’est suicidé dans les années 30 en se jetant d’un paquebot dans la mer des Caraïbes.
Sur des travaux réalisés plus tard en 1982, on voit plus clairement ce fameux bras : c’est une réminiscence de celui du Christ dans le Retable d’Issenheim de Matthias Grünewald, que Johns avait vu à Colmar, et dont on lui avait offert un ouvrage avec des photographies de détails agrandis.


Jasper Johns – Map, (1961) – 198.1 x 312.7 cm, MoMA, New York
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Et toujours dans les années 60, des cartes : Map, 1961, Map, 1962, Map 1963, 152,5 x 236 cm), encaustique et collage sur toile. , et d’étranges travaux comme Painting with two balls, 1960 ( 165 x 137cm) 3 panneaux rectangulaires dont deux sont suffisamment écartés pour loger deux boules.

Et, dans un registre très différents, les Study for Skin, 1962, autoportraits-limites qui déclenchent de multiples lecture : d’abord les impressions premières : est-ce un homme vu dans un miroir ancien ? à travers une vitre sale ? est-ce un homme qui se noie ? qui s’engloutit ou qui émerge ? Ensuite il y a la compréhension du processus de réalisation : debout devant une table sur laquelle il a posé un papier fin, Johns enduit son visage d’huile. Il se penche, soulève le papier, le presse sur son visage, jusqu’à ce que ses bords se rapprochent à l’arrière de sa tête. Il repose sur sa table le papier étalé, couvert d’empreintes grasses, et saupoudre l’ensemble de poudre de graphite. Il secoue, le crayon ne s’est fixé que sur les zones grasses.
Dès lors, on comprend mieux pourquoi les oreilles sont si écartées , comme dans les masques d’or mycéniens ( cf le Masque d’Agamemnon), réalisés par empreintes sur le visage des rois morts. Surgit aussi l’image de la Sainte Face, obtenue, selon la légende, sur le voile de Véronique ( vera icona) épongeant la sueur du Christ pendant la montée au Calvaire. Et , plus encore, les images de la légende du roi d’Edesse : le roi , voulant un portrait du Christ, envoya auprès de lui un peintre ; Mais celui-ci fut si ébloui par l’éclatante lumière qui émanait du Christ qu’il ne put accomplir sa tâche. Alors Jésus prit lui-même la toile et y imprima son portrait en la pressant contre son visage. Ces légendes affirment que le divin est irreprésentable. Toutes elles revoient à la trace d’un mort, à l’idée de mémoire. Or en 1964, Johns note ; «Un mort, prendre un crâne, le couvrir de peinture, le frotter contre la toile. Crâne sur toile.» mais c’est seulement en 1973 sous la forme d’une gravure (untitled Skull) qu’on verra une empreinte de crâne.


Jasper Johns – Fool’s House, 1962 – 183 x 91,5 cm (collection Leo Castelli)
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Certains dispositifs font la synthèse des recherches précédentes, et bientôt l’intégration d’objets passe à une échelle supérieure. Fool’s House, 1962, intègre un balai comme un gigantesque pinceau.
Field Painting, 1963-64, 183 x 93,5 cm, (collection de l’artiste), se compose de deux panneaux verticaux entre lesquels sont disposés des objets réels (canette de bière, pot de café, pinceaux, lettres servant de pochoirs etc) et entretient une confusion entre ombres portées réelles des objets et ombres peintes. On retrouve dans ce dispositif, comme chaque fois, la peinture gestuelle associée à la neutralité des objets.
Watchman, 1964, 216 x 153 cm (collection particulière Tokyo) présente une chaise renversée et le moulage en plâtre d’une jambe. Un ruissellement de couleurs s’oppose à des aplats absolument neutres.
Edingsville, 1965, 172 ,5 x 311 cm reprend les mêmes contrastes : la jambe, deux façons de peindre en totale opposition et , à droite, des doigts, une canette et autres petits objets.


Jasper Johns – According to What, 1964
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According to What, 1964, 223,5 x 487,5 cm est composé de 6 panneaux verticaux de largeur variable. De gauche à droite, la chaise et la jambe de Watchman, mais inversée (le moulage présente sa face creuse) , les lettres en volume de Field Painting, les effets de peinture géométrique abstraite, les dégradés ; Mélange d’objets tridimensionnels et bidimensionnels. Chaise, jambe, tableau, lettres, pochoir , broche, cuillère, cintre. Le journal qui traverse horizontalement 4 des panneaux est sérigraphié, le pochoir qui a servi à tracer les cercles colorés reste accroché en dessous, du cintre plié s’élève une broche à laquelle est accrochée une cuillère. Tous ces éléments sont des citations d’une œuvre antérieure de Johns ? La référence est donc privée Le reste renvoie à l’histoire de la peinture américaine, expressionnisme abstrait et abstraction géométrique. Ce travail peut être rapproché de celui de Marcel Duchamp : tu m’ , 1918, où on trouvait aussi un inventaire de citations d’œuvres précédentes.


Jasper Johns – Untitled 1964-65, 183 x 427 cm (Stedelijk Museum Amsterdam)
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Untitled 1964-65, 4 panneaux d’une efficacité visuelle et conceptuelle très grande. Les primaires en aplats semblent faire oublier le fait-main, alors qu’en bas , en noir, figurant justement des empreintes de mains façon studies for skin. Le balai semble donner l’échelle. Quant aux lettres, il faut les prendre à la lettre…et pas pour ce qu’elles signifient.


Jasper Johns – Souvenir, 1964
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Souvenir, 1964 : un tableau retourné, un rétroviseur, une lampe de poche et le portrait de l’artiste sérigraphié sur une assiette.


Jasper Johns – Walkaround Time (after the Large Glass)
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1968 : il réalise le décor pour un ballet de Merce Cunningham à partir du Grand Verre de Duchamp. Walkaround Time (after the Large Glass) : des structures en plastique transparent gonflées à l’hélium renferment les différents éléments du Grand Verre ; certaines au sol, d’autres fixées au plafond, elles sont décrochées pendant le ballet et évoluent sur scène avec les danseurs.
1972 : Decoy


Jasper John réalise Decoy (en anglais)


Jasper Johns – Untitled, 1972, 183 x 487,5 (musée Ludwig, Cologne)
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Un changement apparaît à partir de 1972, Johns passe à des motifs plus abstraits et plus géométriques. Untitled, 1972. Il a emprunté ces motifs à une peinture de Munch : autoportrait entre l’horloge et le lit, étrange rencontre entre le plus expressionniste des peintres et le plus neutre, le plus pudique !, Corpse and Mirror 1, 1974-75 , End Paper, 1976, Céline, 1976 (dont il vient de lire Voyage au bout de la nuit) reprennent ces mêmes motifs. En 1980, avec Between the Clock and the Bed ( pastel) et même titre en 1981, huile sur toile, la référence jusque là secrète est clairement explicitée. En 1980 , dans Tantric Détail I ,II et III, on trouve un crâne et les deux boules repérées dès 1960 : la mort et la vie ?
Lors d’un voyage en France pour la compagnie Merce Cunningham, il avait rencontré Samuel Beckett et tous deux avaient envisagé un travail en commun ; Ce sera Foirades, 1976, une luxueuse édition de textes de Beckett plastiquement interprétés par Jasper Johns.
Il s’est installé à St Martin, où il fait construire un atelier. Son œuvre semble trouver un nouvel élan.


Jasper Johns – In the Studio (1982) 183 x 122 x 10 cm (collection de l’artiste)
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1982 , In the Studio. Un bras de plâtre, celui du peintre tacheté de bleu, à côté le même, mais dessiné. Un tasseau de bois semble traverser verticalement la toile, c’est un trompe-l’œil, de même que son ombre portée. A droite, les motifs de chevrons des années 70 et en dessous, les mêmes qui disparaissent en coulures. Le bras taché fait référence au corps couvert de pustule du gnome assis dans la Tentation de St Antoine du Retable d’Issenheim.


Jasper Johns – Perilous Night (1982) (170.2 x 243.8 x 12.7 cm) National Gallery of Art, Washington, D.C
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1982, Perilous Night : là encore référence au bras de l’artiste, au cubisme (faux bois, chiffon avec clou) et, de façon très discrète en grisaille, au soldat renversé de la Résurrection du Christ dans le Retable.


Jasper Johns – Untitled (1983) (69,9 x 92,1 cm). Solomon R. Guggenheim Museum, New York
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1983, Untitled. Le pot est une céramique de George Ohr, que Johns collectionne. Le souvenir des Flags, le crâne, et en bas à droite les robinets d’une baignoire, comme si tout ceci occupait un mur de la salle de bain de l’artiste.


Jasper Johns – In the Studio (1982) 183 x 122 x 10 cm (collection de l’artiste)
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1984, Racing Thoughts (collection Leo Castelli) : comme le titre l’indique il s’agit bien de souvenirs : la Joconde, le portrait de Leo Castelli, une lithographie de Barnett Newman (le zip), des céramiques de George Ohr…et les robinets de la baignoire.
Éléments de monotonie de la vie quotidienne sont mis côte à côte avec des œuvres d’art par d’autres artistes. Photographies de gens qui comptent pour l’artiste et allusions de nature plus ésotérique sont mélangés par magie.
Ce mur est le journal de sa vie.


Jasper Johns – Untitle (1984)
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1984, Untitled, un effet de patchwork mural, même les scotchs sont en trompe l’œil.


Jasper Johns – Ventriloquist (1984)
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1984 Ventriloquist


Jasper Johns – Les saisons
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1986, les Saisons, une très belle série de quatre panneaux qui lui vaudra en 87 le grand prix de la biennale de Venise. Chaque panneau mesure 186,5 x 127 cm, c’est de l’encaustique sur toile.
Il a commencé en 85 par Summer, en empruntant des éléments à deux œuvres de Picasso : le Minotaure en Déménagement,1936 (les étoiles, la corde, l’échelle) et l’Ombre, 1952 (l’ombre portée du peintre). Johns commémore ici son emménagement dans son nouvel atelier à St Martin. Le double Flag, l’hippocampe (de St Martin), la Joconde, les céramiques, le demi-cercle de Périscope en 63…
Dans l’Automne, il a placé le profil de Duchamp (autoportrait de profil, 1958). Dans le printemps, il a ajouté l’ombre d’un enfant de 3 ans .

Dans des travaux réalisés en 1988, on trouve le réemploi d’une figure de Picasso, Chapeau de paille au feuillage bleu, de 1936.


VernissageTV Classics (r3): Jasper Johns: An… par vernissagetv
Vernissage de l’exposition Jasper Johns au Kunstmuseum de Bale en 2007

En 2008, il a reçu de Barak Obama la médaille de la liberté.

L’œuvre de Jasper Johns est plus cérébrale peut-être que celle de Rauschenberg, moins immédiatement séduisante, mais elle est très cohérente intellectuellement, comme s’il voulait embrasser toutes les questions de l’art avant lui. Elle mêle une réflexion sur figuration et abstraction, sur l’abstraction gestuelle et le monochrome, sur la grille, le readymade, sur ce qui est lisible et ce qui est caché, l’« infra-mince » selon la formule de Duchamp. C’est un peu comme s’il avait voulu réinventer la peinture après le readymade, réconcilier en quelque sorte Marcel Duchamp avec la peinture. Le choix des objets qu’il a représentés n’est pas innocent : ce sont des plans colorés , mais chez lui drapeaux, cibles, chiffres et lettres rappellent que la peinture, c’est aussi un feuilletage de couches, et la profondeur de la peinture, comme l’épaisseur d’une chair, relève de la métaphore du corps.

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