Au 19e siècle, les murs d’atelier peints par Adolf Menzel montent quantité de fragments moulés.
Rodin, qui avait été mortifié d’être accusé à ses débuts, d’avoir moulé sur le vivant les jambes de son Arcun a par la suite conservé quantité de moulages de ses propres sculptures, fragments réutilisables à l’infini qu’il appelait ses abattis.
De toute façon, le moulage intervient dans la fabrication de tous les bronzes. L’artiste réalise en cire ou en argile un modèle que l’on pérennise en réalisant un moule qui permet ensuite de tirer un nombre infini de positifs en plâtre ou en bronze. Le moulage permet de vendre à 30 clients les 30 copies de la même œuvre originale. D’où l’invention par Rodin, puis par Picasso de la notion de plâtre original.
Auguste Clesinger a présenté au salon de 1847, femme piquée par un serpent qui fut jugé d’un réalisme excessif. Le ventre, la poitine et les cuisses ont été moulées sur nature sur le corps de Madame Sabatier, la maitresse du jeune sculpteur. Face au commérage, Théophile Gautier écrit un beau texte sur la « trop indécente » sculpture. En tout cas sans son serpent (référence à Cléopâtre), elle aurait été inexposable.
Auguste Clésinger , Femme piquée par un serpent, 1847
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L’année suivante, en 1848, Auguste Clesinger a réutilisé pour sa Bacchante les éléments figuratifs déjà employés dans la femme piquée par le serpent.
Quant à Antonio Canova, amateur d’idéal qui méprisait l’emploi du moulage, il s’entourait de plâtres d’antique dans sa gypsotheque de Possagno, des plâtres qui lui servaient de répertoire de formes.
6 – Empreintes intimes
Des ex-voto antiques aux anthropométries d’Yves Klein (1960), l’empreinte engage le corps dans sa dimension charnelle, érotique et symbolique.
Yves Klein, action anthropométrie 9 mars 1960. L’artiste a minutieusement chorégraphié l’exécution devant public de cette action, un genre dont il a été pionnier en France. En présente d’un orchestre en costume sombre jouant la symphonie monoton, (une seule note), les jeunes femmes se sont mises en mouvement sur un geste de l’artiste lui aussi en costume et gantée de blanc. Et après s’être enduites de peinture bleue IKB sont allés se plaquer contre des supports papier fixés au mur. Elles ont ainsi laissé les empreintes des parties les plus charnues de leur corps, des empreintes intemporelles universelles sans tête qui disent le corps féminin à la manière des Vénus préhistoriques. Il y a la coexistence du temps court l’action, et du temps long, la trace dans la durée.
Ce qui est fou, c’est que ces anthropométries continuent à heurter la pudeur de certains. Pour ma part, je songe à ces femmes qui avaient 20 ans en 1960 et qui en ont aujourd’hui 85 ont sans doute gardé le souvenir ému de ces moments où elles étaient des femmes pinceaux.
2 ans après, en 1962, Klein a entrepris de mouler les corps de ses amis. Des formes qu’il a ensuite peintes en bleu IKB et fixées sur des panneaux recouverts de feuilles d’or. Mise en scène qui donne un caractère d’icône à ses empreintes. Il fait :
Armand,
Voir un commentaire (centre Pompidou)
Giuseppe Penone Soffio 1978. C’est un grand vase d’argile de 1m78 de haut que Penone a utilisé avant cuisson et contre lequel il a imprimé son corps fermement de telle sorte que l’argile a conservé son empreinte (chemise, ceinture, pantalon) en creux, créant tout autour des tourbillons d’argile comme une écume.
Le vase est devenu une jarre anthropomorphe dont l’ouverture est la bouche, l’artiste a ensuite pris l’empreinte de sa propre bouche avec de l’argile.
Voir un commentaire (Centre Pompidou).
Si Penone a intitulé ceci, Soffio (souffle), c’est en référence aux anciens mythes où le souffle anime la matière inerte et lui donne vie.
Marcel Duchamp, feuilles de vigne femelle, 1950. C’est une œuvre fameuse de Duchamp (8,5 x 13 x 11,5 cm) dont le processus de réalisation a alimenté un certain nombre de débats prévus naturellement par l’artiste. Le titre nous oriente immédiatement. Il s’agit d’un moulage de sexe féminin dont l’un des exemplaires avait été offert par Duchamp à Man Ray, accompagné de ce court poème très Duchampien :
On suppose
On oppose
On impose
On n’appose
On dépose
On repose
On indispose
Le questionnement reste ouvert, l’objet, cette matière rose a-t-il été obtenu par moulage sur le sexe rasé d’une femme, (une prostituée ?). A-t-il été modelé à la main, (c’est exclu, connaissant l’artiste).
A-t-il été obtenu par moulage sur le sexe de la femme nue (en plâtre, couverte d’un cuir peint) de l’œuvre : étant donné, 1 la chute d’eau, 2, le gaz éclairage, qui n’a été découverte qu’après la mort de Duchamp en 1968.

Marcel Duchamp, Étant donné 1 la chute d’eau, 2 le gaz d’éclairage…
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Peu importe, c’est un objet à fantasmes érotiques. Connaissant la passion de Duchamp pour les jeux de langage, il s’est amusé à mouler une moule. (au sens de une chatte, sexe féminin).
La même année, il a produit un moule à pièces pour feuilles de vigne et femelle en 5 morceaux de plâtre, pour avec ce moule réaliser l’édition de sa feuille de vigne, cette fois coupée de sa référence corporelle.
Marie-Ange Guilleminot nombril, 1992. Moins érotique mais néanmoins intime, cette collection de moulages de nombrils pour laquelle l’artiste à mobilisé tout son entourage.
7 – Frottage et estampage
Chacun connaît les frottages de Max Ernst, qu’il a réalisés dans les années 20 à partir des lattes d’un vieux plancher, et qui ont été rassemblés dans un recueil intitulé Histoire naturelle. Sa maîtrise de ce procédé en apparence tout simple, il l’a transposée en peinture avec ce que les surréalistes ont appelé la « décalcomanie ».
Voir d’autres frottages :
– Les mœurs des feuilles, 1926 – Planche XVIII de l’ensemble Histoire Naturelle.
– L’origine de la pendule, 1925.
Pierre Alechinsky a, lui aussi, réalisé des frottages, mais à partir d’objets. Écoutez-le raconter :
« Un premier estampage m’est venu lorsque j’ai voulu garder le souvenir d’un banc de la fin du siècle dernier, fait de huit cercles concentriques ; un tronc d’arbre en ferraille qui traînait dans la cour d’une maison amie. Sur deux papiers de Taïwan assemblés côte à côte (deux pour couvrir l’objet d’un mètre cinquante de diamètre), ce fut facile : au rythme du va-et-vient latéral de ma brosse imbibée, les huit cercles sablés par le temps apparurent, captés dans leurs textures avec d’insoupçonnables détails et aspérités. Idée de surprise. »
Ce tour d’arbre est le point de départ de plusieurs de ses peintures depuis 1983. Par frottage, c’est le côté pile du papier qui accueille l’image (carrelage, aspérité d’un banc entourant un arbre). Au ras des chaussées et des rues l’attendaient des quantités de couvercles en fonte aux admirables motifs en relief, accès aux égouts ou à la distribution du gaz… « La réalité du négatif est plus intense que l’idée du positif. »
Bouclier urbain (1986) : estampage de mobilier urbain et encre de Chine.
Voir également Séoul 2023
Passerelle (1988-1991).
Le grand tableau du Musée royal des Beaux-Arts de Bruxelles : au centre, la partie colorée est fragmentée en vignettes. Tout autour, les « remarques marginales » sont réalisées par estampage de pièces de mobilier urbain.
Giuseppe Penone et sa série Verde del Bosco (1986) : c’est le titre que Penone a donné à une série de frottages réalisés sur tissu avec de la mousse. L’artiste a enveloppé des arbres avec des morceaux de tissu blanc et, en frottant avec de la mousse, il est parvenu à faire ressortir les aspérités des troncs et des branches. Patiemment, en déplaçant son tissu de multiples fois, il est arrivé à reconstituer l’image d’une forêt. Des empreintes 100 % naturelles.
8 – Les empreintes de François Rouan
Ses œuvres ont fait l’objet d’une superbe exposition cet automne au Musée des Beaux-Arts de Lyon. Si je décide de leur consacrer un paragraphe entier, c’est parce que l’usage qu’il fait des empreintes depuis les années 1980 cristallise au moins deux des notions que nous venons d’aborder : l’empreinte comme un deuil, évoquant ceux qui ont disparu, mais aussi l’empreinte du côté de la vie, célébrant le plaisir de la chair.
Des tressages à la mémoire traumatique
François Rouan a acquis la célébrité au début des années 1970 grâce à ses magnifiques « tressages », composés de lanières issues de trois toiles découpées puis entrelacées. Ces toiles, figuratives ou non, se mêlaient pour engendrer une composition abstraite dotée d’une réelle profondeur. Elles furent saluées par la critique et appréciées de tous pour leurs indéniables qualités décoratives, car Rouan, à l’instar de Matisse qu’il admire, est un coloriste exceptionnel.
François ROUAN – TRESSAGE
Cependant, à partir de 1988, son travail prend un tournant. Rouan visionne le film Shoah de Claude Lanzmann, dans lequel des témoins racontent que les nazis comptabilisaient les arrivées au camp en parlant de Stücke (« pièces » ou « morceaux »), comme s’il s’agissait d’objets et non d’êtres humains. Rouan n’avait qu’un an lorsqu’il fut arrêté et emprisonné avec ses parents, résistants dans le maquis cévenol. Quarante ans plus tard, le film ravive ce traumatisme familial. Il entreprend alors la série des Stücke (peinture à la cire et collages sur toile).
Les « morceaux » dont il prend l’empreinte sont ici des morceaux de bois. L’évocation reste discrète, mais leur disposition horizontale et les lignes parallèles fuyant vers l’horizon rappellent les rails ; le titre confirme ce « voyage d’hiver ».
De même, dans la série Constellations, les empreintes de bûches sont couchées horizontalement, comme superposées sur un fond de rails évoquant des brasiers ou des ruines. Il y ajoute des taches rouge sang, sur l’une desquelles est appliquée l’empreinte de sa propre main.
La célébration du corps et du vivant
Comme pour offrir un contrepoint à ces sinistres évocations, il produit ensuite la série des Coquilles, véritables hymnes à la sensualité du corps féminin.
Voir egalement
– coquille n 12 Centre Pompidou
Il réalise ces empreintes à partir de modèles vivants, enduits de kaolin et de poudre de marbre. Les modèles s’allongent sur de très fins films plastiques, et leurs traces sont ensuite transposées sur du papier, puis incorporées dans des couches de couleurs sur des fonds animés. On y retrouve ces motifs décoratifs aux coups de pinceau « en virgule », un geste caractéristique de François Rouan.
Parallèlement, inspiré par les crânes de Cézanne, il réalise d’abord des encres de Chine sur ce thème, puis une série de peintures intitulée Bourrage de crâne.
Dans ces œuvres, il superpose des empreintes de corps féminins au motif des crânes, comme si Cézanne, en peignant ses natures mortes, rêvait simultanément à ses Baigneuses.
Voir Francois Rouan au musee des beaux arts de Lyon
Cycles récents et dialogue temporel
La série suivante, Série des Jardins Taboués et Constellations 1992-94, mêle étroitement des fragments d’empreintes à des motifs résolument décoratifs.
La série Transis, quant à elle, est née d’une sculpture du XVIe siècle qu’il a contemplée à Bar-le-Duc, dans l’église Saint-Étienne (un « transi » étant une sculpture représentant un corps écorché). L’artiste explique : « Lorsqu’on peint un corps devenu trace ou tache, l’empreinte se constitue dans la tension entre l’extériorité légère de sa peau et l’énergie tournée vers la volonté de déposer, d’arracher et de construire le masque. C’est un lieu d’intenses rêveries, un entre-deux, entre chaud et froid, grumeleux et lisse, là où rien d’autre ne s’immisce que cette tiédeur qui va bientôt s’effacer. C’est la forme et la figure de l’humilité que j’ai besoin de faire passer au tableau. Cette face me regarde et suscite mon émotion. »
Dans la série Recorda (2024-2025) — un mot catalan signifiant « se souvenir » — Rouan revient aux tressages all-over de ses débuts. Il y intègre des fragments d’empreintes figuratives, créant ainsi un brouillage entre les deux grandes époques de sa carrière.
Voir d’autres oeuvres serie Transis et Recorda
Enfin, la série Roses Turques s’inspire directement de L’Origine du monde de Courbet. Elle se concentre sur le sexe féminin, que l’artiste a photographié puis retravaillé entre abstraction et figuration, y ajoutant de l’encre, du crayon et des fragments d’empreintes. Pour brouiller l’image, l’artiste a d’abord impressionné la pellicule à plusieurs reprises, puis a rehaussé l’épreuve obtenue d’empreintes peintes avant de re-photographier l’ensemble. Les titres tels que Masque d’encre Elle et les cartels précisent les matériaux : film argentique, transparent, tressage, poudre de marbre, pastel, cire.
Conclusion : L’empreinte comme lien immémorial
On retrouve bien dans l’usage que Rouan fait des empreintes au fil de ses expérimentations les deux composantes inhérentes à l’histoire de ce procédé : Eros et Thanatos. Parce qu’il s’agit d’une technique liée au contact avec le vivant, elle induit l’idée de deuil et de perte, tout en ouvrant un champ de désir sensuel.
L’empreinte possède un pouvoir singulier sur notre imagination, car elle est une trace à peine visible, presque impalpable. À ce titre, comme nous l’avons vu, elle est à la fois un gage d’authenticité et un terrain possible de manipulation. Enfin, quelle que soit la méthode utilisée par les artistes contemporains, l’empreinte puise sa source dans des pratiques immémoriales. Son usage comporte une forme d’anachronisme dont l’origine se perd dans la nuit des temps. À l’ère de l’électronique et du virtuel, cette persistance est rassurante.
Il est à noter qu’en 1997, ce sujet avait fait l’objet d’une grande exposition au Centre Pompidou, dirigée par le philosophe et historien de l’art Georges Didi-Huberman. Pourtant, ni David Hammons, ni François Rouan ne figuraient alors parmi les artistes exposés.
L’empreinte est à la fois preuve et leurre, présence et absence.
Elle puise sa force dans des pratiques immémoriales et conserve, à l’ère du virtuel, un pouvoir archaïque et profondément humain.





























