L’empreinte dans les pratiques artistiques

Au XVIᵉ siècle av. J.-C., les masques funéraires en or de Mycènes, dont le célèbre masque dit d’Agamemnon, sont obtenus par empreinte directe sur le visage du mort a l’aide d’argile ou mieux de feuillets d’or, pour en conserver le masque. Remarquez la place des oreilles qui, en raison des processus d’empreinte sur le volume du visage se retrouvent presque sur le même plan que la face.


Masque funéraire en or, tombe IV de Mycènes, XVI ° siècle av.JC
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À l’époque romaine, on a retrouvé des moules en plâtre de masques funéraires.


Moule en platre decouvert a El-Jem
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On coulait de la cire à l’intérieur, et ces masques de cire étaient rangés, chacun dans une niche, dans des atriums constituant ainsi la mémoire de la famille.

Au XIXᵉ siècle, les masques mortuaires de grands hommes (Napoleon, Beethoven, Baudelaire) se multiplient et se diffusent largement.

Les artistes contemporains s’éloignent de la fonction funéraire :
Luciano Fabro (Tamerlano, 1968) montre l’extérieur du moulage, suggérant un corps encore vivant.


Luciano Fabro, Tamerlano, 1968
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Il écrit : « Ni un visage, ni un masque : l’extérieur d’un moulage, le renvoie à ce qui est derrière, comme si le moulage était un peu transparent. Les 2 tiges de bambou qui sortent ont été laissées pour accentuer le lien entre intérieur et extérieur. Ce sont elles qui permettent au modèle de respirer. S’il respire, c’est qu’il est vivant. La couronne dorée est aussi déterminante, en ce sens, l’image même m’a invité à l’appeler Tamerlan, celui qui détruisit des villes entières, des civilisations entières et qui transforma le bourg de Samarcande en un paradis de l’art« .

César (Masque autoportrait, 1968) joue avec la douleur, l’humour et l’éphémère.


César, masque autoportrait, 1968
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C’est la femme du designer industriel Roger talon, qui a procédé à l’opération d’empreintes comme médecin , « Elle avait des matériaux qu’utilisent les chirurgiens. Tiens, me dit-elle, je vais faire la tête ! Elle m’a graissé les moustaches avant de me tartiner son produit, cela n’a servi à rien, les poils furent de la fête… Lorsqu’elle tirait sur le masque, elle m’arrachait des cris. Le moule m’a servi à faire une série d’œuvres éphémères et j’ai trouvé amusantes l’idée qu’on puisse manger un César, en pain au chocolat. »

Duchamp (With My Tongue in My Cheek, 1959) confronte empreinte et dessin, matérialité et illusion.


Duchamp With My Tongue in My Cheek, 1959
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D’un côté, le dessin au crayon de son portrait de profil réalisé à partir de son ombre portée, de l’autre, une empreinte en plâtre dont la masse est posée sur le dessin et la collision entre les deux, l’immatérialité figurative du dessin et la matérialité informe du plâtre crée une sorte de malaise dans la représentation. L’empreinte en plâtre est celle de l’ajout de l’artiste déformé par sa langue. L’expression anglaise est l’équivalent chez nous de «être pince sans rire».

Jasper Johns (Study for Stein, 1962) réalise un autoportrait par empreinte grasse, oscillant entre apparition et disparition.
En 1962, l’artiste a réalisé l’expérience suivante, il a soigneusement enduit son visage et ses mains d’huile puis, saisissant un papier fin posé devant lui, il l’a appliqué à 2 mains sur son visage en pressant bien de façon à laisser des empreintes grasses sur le papier. Il a ensuite saupoudré ces traces grasses de poudre de graphique et obtenu ainsi un étrange portrait dont on ne sait s’il est en train de disparaître dans le support ou au contraire en train d’émerger. On retrouve la place des oreilles identique à celle du masque d’or Agamemnon.


Jasper Johns, Study for Skin,1962
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Magdalena Abakanowicz est une artiste polonaise connue par ses sculptures et ses œuvres textiles dès les années 60. Dans les années 80, elle a réalisé des sculptures creuses à partir de moulages sur nature en toile de jute et résine imbibée de colle pressée et plaquée sur ses moules. Ce sont comme des enveloppes de peaux vides qui résonnent avec le traumatisme de la 2nde Guerre mondiale qu’elle a vécu enfantà Varsovie


Magdalena Abakanowicz, Portraits anonymes, toile de jute et résine, à partir de moulages sur nature
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En effet, les matériaux utilisés évoquent des cicatrices des souffrances des êtres déshumanisés. Ils sont exposés en ce moment à Paris, au musée bourdelle.


Magdalena Abakanowicz, Foules Hurma (1994-2002)
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Foules Hurma 250 figures creuses d’adultes et d’enfants.

Paysage ce qu’elle a appelé ainsi, ce sont des bas reliefs portant des empreintes de corps fragmentés pétrifiés comme les victimes de Pompéi.


Magdalena Abakanowicz, paysages
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Voir Musee Bourdel Magdalena Abakanowicz, La trame de l’existence.

David Hammons né en 1943 aux États-Unis, sculpteur, photographe, vidéaste, performeur et écrivain dont le travail s’inspire de la réalité quotidienne des Afroaméricains.
À partir des années juste. 60 et jusqu’en 1979., il a commencé une série dite de body prints, (impressions corporelles), procédé qui consiste à appliquer de la graisse sur son corps et ses vêtements, puis à se coller contre une planche et enfin à saupoudrer son corps et ses vêtements de graphite ou de pigments. Le résultat ressemble à un négatif photographique.


David Hammons
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Le corps devient à la fois outil plastique et image politique, interrogeant les stéréotypes raciaux.


David Hammons
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En 1968, vers la fin du mouvement des droits civiques et le début du mouvement des Black Power, il a ajouté par sérigraphie le drapeau américain pour envelopper la figure centrale associant le symbole patriotique à son corps d’homme noir pour souligner les tensions raciales qui agitent les États Unis.


David Hammons, Prière pour l’Amérique
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David Hammons, Prière pour l’Amérique
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Parfois, c’est un pigment blanc qui a été saupoudré sur papier noir, parfois du pigment bleu sur papier noir.


David Hammons, Prière pour l’Amérique
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Puis il a mêlé des empreintes de son visage avec celles d’autres fragments de son corps pour créer des sortes de masques africains, ou composer d’étranges figures colorées mêlant empreintes et traces de mains.


David Hammons, Prière pour l’Amérique
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D’autres impressions corporelles s’accompagnent de collages de matériaux, ficelles, épingles et de papiers collés et peints.


David Hammons, Prière pour l’Amérique
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David Hammons, qui n’apparaît pas dans notre histoire de l’art du 20e siècle, nous a heureusement été révélé par les expositions de François Pinault, qui est l’un de ses collectionneurs passionnés.

Giuseppe Penone utilise le végétal et le corps comme matrices vivantes.
En 1977 avec patate, il a déposé des moulages creux de fragments de son visage en plâtre dans un plan de pommes de terre. Lorsque les légumes ont poussé, certains se heurtant contre les moules ont grandi en les remplissant. Il a ainsi obtenu en pomme de terre son autoportrait fragmenté.


Giuseppe Penone, Patate 1977
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Il a renouvelé l’expérience avec des courges.

En 1978, il a prélevé avec de la colle cellulosique une empreinte de sa paupière. Ce fragment, une fois décollé, il l’a placé comme une diapositive dans un projecteur pour l’agrandir à une échelle murale.


Giuseppe Penone, Paupière 1978
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L’agrandissement révèle un grand faisceau de ridules que Penone, dans son atelier, a minutieusement dessiné au crayon gras pendant la projection. Le résultat à grande échelle s’apparente à un sol desséché ou à un épiderme animal, et c’est cette ressemblance entre les différents ordres de la nature et du vivant qui intéresse l’artiste.

Dépouilles d’or sur épine d’acacia. En 2001- 2002, il a renouvelé l’expérience de l’empreinte réalisée à la colle cellulosique sur sa bouche. Mais cette fois, la projection à grande échelle a été faite sur un tissu car la matérialisation des lignes projetées n’a pas été faite au crayon mais avec des milliers d’épines d’acacia piquées dans le tissu de soie.
La « dépouille d’or » est une petite feuille d’or disposée déposée à l’ouverture des lèvres


Giuseppe Penone, Dépouille d’or sur épines d’acacia, 2001- 2002
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Pascal Convers, né en 1957 a, lui aussi beaucoup utilisé l’empreinte dans sa pratique qui met en œuvre des postures techniquement complexes .
Ainsi, en 1992, son autoportrait est une empreinte de sa tête en argent sur cuivre, pièces incrustées dans un mur. « Le moulage de la tête a été réalisé à partir d’un enregistrement vidéo laser (scanner) qui a permis au moyen d’un automate la réalisation d’un buste en plâtre à l’échelle un. Un moule à sous pièces en plâtre a été réalisé à partir de cette matrice. A partir d’un tirage en cire, une technique d’électrolyse, de cuivre réalisé par un orfèvre professionnel, a permis la réalisation d’une tête négative qui a été argentée par électrolyse d’argent sur cuivre. »


Pascal Convert, autoportrait 1992
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L’année suivante, en 1993, un autre autoportrait apparaît dans une urne suspendue. Il a été réalisé avec la manufacture nationale de Sèvres. Porcelaine, biscuits émail bleu, acier inox.


Pascal Convert, autoportrait 1993
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Javier Perez est un plasticien espagnol né en 1968. En 1998, il a réalisé à partir d’une empreinte de son visage, un masque en verre traité miroir.


Javier Perez Reflejos de un viaje 1998
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Équipé de ce mas que, il s’est promené dans Prague où il a été filmé Refbejor de un viaje,les éléments d’architecture baroque de la ville se reflétait ainsi sur le miroir de son visage.
En 2006, le moulage permettant les répliques en série identique et les technologies contemporaines permettant d’agrandir ou de réduire les formes. Il a réalisé cette ligne d’horizon dans laquelle son autoportrait en résine polyester diminue progressivement jusqu’à laisser au sol, un tas de plus en plus gros de poudre de marbre blanc.
Blanche sur un mur blanc, cette série de portraits en 60 étapes s’achève dans la forme d’un message à la portée universelle délivré ici de façon très épurée.


Javier Perez Linea de horizonte, 2006
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4 – Empreinte et pouvoir – empreinte/emprise

En 44 avant Jésus-Christ, César fut le premier homme politique romain à voir son visage de son vivant gravé sur une monnaie. La frappe de la monnaie relève de la procédure d’empreinte et elle garantit le pouvoir symbolique de l’unique portrait reproduit indéfiniment en tant qu’existe la matrice. Cette monnaie s’est changée à Rome jusqu’aux provinces syriennes, dans tout l’empire Romain.


Denier à l’effigie de Jules César lauré, 43 av-J.C
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Dans la tradition chrétienne, l’empreinte permet de représenter Dieu sans enfreindre l’interdit de l’idole : le Mandylion, le voile de Véronique ou le Saint Suaire de Turin sont des images dites acheiropoïètes, davantage traces que représentations.


Mandylion d’Edesse (musée du Vatican)
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Le sceau à chaque rituel de son empreinte dans la cire relève aussi de la magie du pouvoir. De la même façon, l’estampage des hosties dans le contexte chrétien, par magie, transmet l’aura en faisant l’économie d’une présence réelle.
Ainsi comment d’un Dieu faire le portrait ? En contournant l’interdit biblique de sa représentation, il faut produire un genre d’image qui évite l’idolâtrie. Lorsque l’on parle dans le monde chrétien de Sainte face, les théologiens parlent de présence alors que celle-ci est retirée, voire inexistante.

Que ce soit le Mandylion byzantin, la Véronique romaine., ou le Saint-Suaire de Turin, il s’agit d’une empreinte rarement visible parce que c’est une relique, un champ de traces. Toutes les légendes anciennes de la Sainte face sont des récits où la distance légitime la puissance du contact : puissance de voir face à face, le référent de cette empreinte, le visage lui-même.
L’empreinte agit puissamment sur l’imaginaire parce qu’elle demeure à peine visible, à la frontière du réel et du croyable.

Le mandylion (ou image d’Edesse) est une relique consistant en une pièce de tissu sur laquelle l’image du Christ a été miraculeusement imprimée de son vivant. Pour l’Église orthodoxe, c’est la première icône. Cette image conservée à Constantinople avait été rapportée par Saint Louis dans la Sainte-Chapelle, elle a disparu définitivement lors de la Révolution française.
La légende du roi Abgar miraculeusement guéri grâce à une image du Christ.


Le roi Abgar V recevant le Mandylion, censé être le visage de Jésus imprimé miraculeusement sur un linge (icône du Xe siècle).
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Ce qui nous intéresse, c’est l’incroyable pouvoir qu’exerce sur l’imaginaire, l’empreinte que personne n’a réellement vue.

Lorsqu’en 1960, Yves Klein, intitule Suaire, certaines anthropométries réalisées sur tissu, il s’amuse de la polysémie possible de ses empreintes symétriques.


Yves Klein Suaires 1960
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En 1998, Luciano Fabro, Sisyphe, c’est un cylindre de marbre gravé qui laisse sur un tapis de farine la trace d’un corps d’homme Sisyphe est cet homme condamné par les dieux grecs à rouler un rocher jusqu’au sommet d’une montagne.


Luciano Fabro, Sisyphe 1998
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Ici, il y a, en effet, un contraste entre la fragilité de l’empreinte du corps (éphèmère) et le poids du cylindre de marbre. C’est le principe des sceaux cylindriques égyptiens.

5 – L’empreinte comme procédure de travail

Dès la Renaissance, le moulage est utilisé malgré les soupçons d’inauthenticité qu’il suscite.
Ghiberti, Palissy, Donatello, Rodin ou Picasso ont tous recours à l’empreinte comme outil d’atelier.


Lorenzo Ghiberti, détail frise porte nord du Baptistère de Florence 1403-1424
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Voir Porte nord du baptistère de Florence


Bernard Palissy, moule en terre cuite, Écouen, musée national de la Renaissance
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Voir :
Bernard de Palissy.
Plat au serpent. Céramique en terre émaillée par Bernard Palissy (1565)

Le moulage permet la duplication, la conservation des formes et la circulation des œuvres. C’est aussi ce procédé de la cire perdue qui a permis à Juan Miro de réaliser en bronze des sculptures d’assemblage composées de choses fragiles et éphémères. Pour le pèlerin par exemple, une coquille Saint-Jacques sur du papier froissé


Juan Miro Le pélerin 1972
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Et pour la tête de la boulangère 1972, un simple bretzel et une fourchette.


Juan Miro La boulangère 1972
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De même, lorsque Damien Hirst a conçu les sculptures de l’épave incroyable, censée avoir séjourné au dans l’eau pendant des siècles, tous les coraux, les lichens, les mousses, les éponges ont été réalisés à la cire perdue avant d’apparaître comme faisant partie des bronzes peints.


Damien Hirst, in l’épave de l’Incroyable
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Voir également : Treasures from the Wreck of the Unbelievable – Damien Hirst (fondation Pinault)

Revenons à la Renaissance, avec Donatello, Judith et Holopherme, son chef d’oeuvre incontesté est composé de 11 morceaux. C’est un montage complexe de fragments réalisés à la cire perdue.


Donatello, Judith et Holopherme
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Les jambes d’Holopherme ont été moulées sur nature. Le voile de Judith est le résultat d’une empreinte. L’artiste a jeté un voile réel, imbibé de cire chaude sur la tête d’un mannequin en bois et une fois la cire durcie, il a fait fondre directement l’objet et l’a soudé au reste de la sculpture.

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