Traces de pas dans le sable, empreintes digitales, moulages dentaires, autant de gestes familiers qui sont devenus dans l’art des gestes plus complexes qu’il n’y paraît. Ce savoir-faire immémorial survit dans des pratiques artistiques actuelles très variées qui toutes exploitent ce pouvoir paradoxal de l’empreinte, dire à la fois le contact et la perte, la présence et la disparition, la forme et la contre-forme.
Intervenante : Agnès Ghenassia
Faire une empreinte, c’est produire une marque par la pression d’un corps sur une surface. La ressemblance obtenue par contact est une ressemblance négative. Elle peut être bidimensionnelle ou volumétrique, en creux ou en relief. Ce jeu de contre-forme a fortement inspiré les artistes. Dans le champ lexical ouvert par l’empreinte apparaissent ainsi la trace, la matrice, le patron, le modèle, l’estampage ou encore le frottage.
Faire une empreinte est un geste archaïque, enfantin, ancestral, voire anachronique. L’ichnologie est la discipline qui étudie les traces et les empreintes laissées par les organismes vivants (du grec ikhnos, « empreinte »).
1 – Des images obtenues par contact depuis l’aube de l’humanité
Les premières empreintes connues sont préhistoriques.
Nos ancêtres ont produit des mains négatives par projection de pigments — poudre soufflée à la bouche ou à l’aide de tubes — comme dans la grotte de Gargas (Hautes-Pyrénées),
puis des mains positives, notamment dans la grotte Chauvet.
On a également retrouvé des empreintes dites de « pieds virgule » dans la caverne de Niaux, en Ariège.
À Pompéi, les empreintes des corps des victimes de l’éruption du Vésuve, en 79 apr. J.-C., ont été révélées grâce à des coulages de plâtre réalisés dans les cavités laissées par les corps disparus.
Les fugitifs pétrifiés de Pompéi
Au Moyen Âge, les ex-voto étaient fréquemment réalisés par moulage sur le vif du donateur : pieds, jambes ou mains.
Au XIXᵉ siècle, la main de l’artiste devient elle-même un objet de moulage, comme chez Rodin.
Au XXᵉ siècle, Picasso réalise en 1937 le moulage de sa propre main à Boisgeloup.
Jusqu’ici, les empreintes témoignent d’une présence passée : un contact qui a eu lieu mais n’existe plus, produisant une émotion liée à l’absence.
Avec Marcel Duchamp et Tortures mortes (1959), l’empreinte bascule dans l’ironie.
Le moulage d’un pied criblé de mouches artificielles détourne l’expression « nature morte » et désamorce toute charge pathétique.
Jasper Johns, après avoir découvert le retable d’Issenheim de Matthias Grünewald à Colmar, moule son propre bras à partir du bras du Christ, qu’il macule de peinture et cloue sur la toile en trois exemplaires. (Perilous Night, 1982).
L’empreinte devient ici à la fois citation, transfert et appropriation.
Bruce Nauman utilise fréquemment des moulages de fragments de son corps. From Hand to Mouth (1967) matérialise littéralement une expression idiomatique.
From Hand to Mouth (de la main à la bouche), est simplement à la matérialisation de cette expression de langage qui, chez nous, équivaut à vivre au jour le jour.
Dans Hand Circle (1996), ses mains moulées forment un cercle : il n’est plus question de perte ou d’absence, mais d’une présence continue.
Richard Long, land artiste marcheur, emploie également ses empreintes de mains et de pieds dans des œuvres éphémères réalisées avec de la boue ou de la terre (Mud Hand Circle, 1989 ;
Mug Hand Circle est un minutieux assemblage d’empreintes de sa main, imprégnées de boue. Voir un détail.
Mississippi Mud Footprints, 1988).
Ici, les empreintes sont éphémères, de même que les empreintes de pieds de Mississippi mud fost prints.
Javier Pérez, dans Levitas, 1998, capture des empreintes de pieds dans des sphères de verre soufflé. Le souffle du verre entretient un lien direct avec le corps, et ces pieds semblent à la fois ailés et retenus au sol.
Voir d’autres œuvres de Javier Perez.
Enfin, l’installation Adventice de JR (Montpellier, 2025) rassemble plus de 10 000 empreintes de mains envoyées par des participants du monde entier. Chaque visiteur est invité à ajouter sa main à un arbre monumental. En botanique, les plantes adventices sont aujourd’hui reconnues comme essentielles à la biodiversité : l’empreinte devient ici la métaphore du collectif.
Montpellier : Participez à ADVENTICE, l’oeuvre de JR au Carré Sainte-Anne
2 – Les empreintes digitales : d’une pratique administrative à une pratique artistique
Dès 1859, William James Herschel utilise les empreintes digitales en Inde pour authentifier des contrats.

Empreintes digitales utilisées par William James Herschel, officier anglais en Inde, dès 1859, pour la signature des contrats
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)
En 1902, Alphonse Bertillon constitue les premiers fichiers judiciaires fondés sur les empreintes. Aujourd’hui, ces dispositifs sont complétés par les empreintes génétiques.

Empreintes de l’identité judiciaire, utilisées pour la première fois par Alphonse Bertillon en 1902
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Piero Manzoni détourne cette fonction identitaire en appliquant son empreinte digitale sur des œufs (1961), transformant la signature en geste ludique.
Robert Filliou expose en 1974 Un monde de fausses empreintes : trente-trois coffrets contenant de prétendues empreintes de célébrités, de Léonard de Vinci à Laurel et Hardy et leur nom est inscrit sous un petit portrait dessiné, dans le dernier coffret, c’est une petite photo de Filliou qui remplace le dessin.

Robert Filliou, un monde de fausses empreintes, 1974 Boîtes en bois, crayon et encre 16,5 x 16,5 x 6 cm
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)
L’empreinte devient ici une relique fictive et ironique.
Giuseppe Penone, dans Propagazione (1995), amplifie graphiquement une empreinte digitale jusqu’à la transformer en paysage, évoquant à la fois les cernes de croissance des arbres et les ondes circulaires produites par une pierre jetée dans l’eau.
L’œuvre est présentée à plat dans une cuve remplie d’eau. Le titre de la présentation arrache l’empreinte à l’univers de l’identité judiciaire pour l’entraîner dans un jeu de correspondances avec d’autres formes de la nature, annaux de croissance des arbres, ondes propagées dans l’eau par le jet d’un caillou.
L’empreinte quitte ainsi l’univers policier pour rejoindre celui des correspondances naturelles.
3 – Empreintes du visage : de la pratique funéraire à la pratique artistique
Entre 8000 et 6000 av. J.-C., à Jéricho et en Syrie, les crânes étaient déterrés après putréfaction du visage, puis soigneusement remplis de terre et enfin modelés sur la face antérieure à la ressemblance d’un visage vivant.
Certains même étaient peints. Cette pratique survit chez certains peuples d’Océanie à l’époque contemporaine : le crâne servait de matrice afin de redonner un visage au défunt. C’est ce que les archéologues appellent les crânes surmodelés.






















