L’expérience de la couleur

Le vert

Vert instable, vert poison, vert du hasard, de l’infidélité, vert maléfique, vert nature

Le vert est une couleur tout aussi paradoxale dans ses dimensions symboliques.

Beaucoup de plantes, feuilles, racines peuvent servir à obtenir des colorants verts, mais tous sont instables, tiennent mal aussi bien sur des tissus qu’en peinture. Et tous les moyens artificiels pour obtenir de beaux verts intenses et stables sont corrosifs, exemple le vert de gris obtenu en oxydant du cuivre avec du vinaigre ou de l’urine. En allemand on dit « Giftgrün » = vert poison. Sur les photos en couleur c’est le vert qui est effacé en premier.

Sur les manuscrits du Moyen-Age on trouve bien sûr le vert du potager et le vert du jardin.


Culture des cucurbitacées – Tacuinum sanitanis BNF Paris 9333 (TSP2)
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Culture des cucurbitacées, les labours, et jardin évocateur du Paradis (transmis par la culture islamique) le jardin des plaisirs le vert est associé aux jeunes amours.


Van Eyck – Les époux Arnolfini (1434) peinture sur bois 82,2 × 60 cm, National Gallery, Londres
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Van Eyck les époux Arnolfini.

Mais c’est le mode de fabrication des verts stables, qui lui a valu d’être associé aux créatures maléfiques, (le dragons par exemple) et d’être détesté des gens de théâtre (les costumes de scène étaient teints à l’oxyde de cuivre et au cyanure pouvant entraîner la mort).


Paolo Uccello, Saint Georges terrassant le dragon (1470) peinture sur bois 56 cm x 74 cm, Musée Jacquemart-André Paris
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Duel médiéval le danger le hasard Saint Georges terrassant le dragon de Paolo Uccello.

Un peintre de la Renaissance a particulièrement aimé utilisé le vert c’est Lorenzo Lotto.


Lorenzo Lotto, Vierge à l’enfant (1546) peinture sur bois 240 cm x 171 cm, San Giacomo dall’Orio, Venise
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Il en met partout même dans sa Vierge à l’Enfant, avec Côme et Damien, et dans le retable du Saint-Esprit ou un personnage porte des chaussettes vertes (c’est Saint-Antoine abbé).
Dans le Christ et la femme adultère la femme coupable est en vert.


Véronèse, Le repas chez Lévi (1573), huile sur toile 555 × 1310 cm Académie Venise
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Quant au fameux vert Véronèse, voir l’autoportrait dans le repas chez Lévi, c’est un vert amande, profond avec un peu de jaune (qui a été inventé au XVIIIe siècle 200 ans après sa mort en l’honneur du peintre Véronèse), en utilisant un arséniate de cuivre dont la composition a été modifiée par la suite pour être moins toxique.
Voir également Lucrèce (1580).
Au XIXe siècle Dante Gabriel Rossetti, un peintre anglais a adoré habiller en vert de jeunes femmes rousses.


Claude Monet, La Femme en robe verte (1866) huile sur toile 231 × 151 cm Musée d’Orsay
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Monet a habillé Camille d’une superbe robe verte, voir également La Fée Verte en 1900 (le vert est associé à l’absinthe).

C’était aussi la couleur préférée de Tamara de Lempicka, voir également : autoportrait à la Bugatti verte, jeune fille en vert

Martial Raysse dans la série made in Japan utilise le vert pour désacraliser les icônes de la peinture classique.


Martial Raysse, La grande odalisque (1964) Peinture acrylique, verre, mouche, sur photographie marouflée sur toile 231 × 151 cm Centre Pompidou
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

En référence à la grande odalisque de Ingres.

Dans la société, le vert est associé depuis longtemps, au tapis de jeu, à la santé, à la propreté, à l’écologie.

Les artistes contemporains


Fabrice Hyber, L’homme de Bessines (1989)
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Fabrice Hyber crée des petits hommes verts extraterrestres dans une culpture-fontaine réalisée dans le cadre d‘une commande publique de la commune de Bessine en 1991. Résine polyester avec fibre de verre peint dans la masse
Voir un commentaire.

Ray Caesar un artiste anglais numérique né en 1958 qui vit et travaille au Canada (Toronto), qualifié de « pop surréaliste », il a créé ce personnage avec un logiciel de 3D utilisé pour les effets spéciaux des films et des jeux vidéos. Il construit des squelettes qu’il anime puis habille et installe dans des environnements méticuleux. Ces œuvres montrent, sous une apparence d’innocence enfantine, les artifices et la cruauté humaine.


Ray Caesar, French Kiss (2009)
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Ray Caesar French Kiss 2009.
« Des images séduisante de la partie cachée de nous-même que certains appellent fantômes ou esprits« .
Voir également :
French Kiss 2
Ce processus combine des éléments relevant du dessin de la peinture du collage et de la sculpture. Le résultat c’est de l’impression numérique. Si l’on écoute les pratiques relevant de la nature, on constate en effet, que le vert continue à être utilisé pour évoquer l’inquiétante étrangeté.


Michel Pastoureau, Le vert (Podcast de France culture)

L’apport des scientifiques

Des spécialistes scientifiques et artistiques, ont contribué à faire évoluer notre rapport à la couleur, et celui des artistes en particulier.

En 1672 Isaac Newton en étudiant la diffraction de la lumière blanche à travers un prisme, découvre que les couleurs sont les éléments constitutifs, originels de la lumière blanche : « le spectre chromatique ».
Et en 1704 il réfléchit à la couleur lumière, dans un texte intitulé « l’Optique » et propose un cercle chromatique de sept couleurs … non pas parce qu’il en a vu sept, mais pour que cela corresponde en musique, aux sept intervalles pour une octave. Pour Newton donc, les lumières colorées préexistent dans la lumière blanche, et l’arc-en-ciel émanant d’un prisme, est dû aux différentes longueurs d’ondes (réfraction faible pour le rouge forte pour le bleu).

Trois siècles plus tard la théorie de Newton sera confirmée par les physiciens.

Mais en 1810 Goethe rédige un traité des couleurs, qui écarte les conclusions de Newton, estimant que c’est le prisme seul qui crée le spectre des couleurs, et qu’elles ne préexistent pas dans la lumière. En fait le Traité des couleurs de Goethe propose une approche phénoménologique et affective des couleurs.
Goethe parle des effets psychiques de la couleur « l’œil a besoin de couleurs comme il a besoin de lumière » pour lui « le jaune est lumière, et le bleu est ombre. Dans sa pureté le bleu est en quelque sorte un néant attirant, entre excitation et repos« . Il distingue, couleurs saturées, couleurs diluées, parle de demi-teintes obtenues par mélanges. Il n’est pas surprenant que son traitées ait été lu par des peintres.


Documentaire sur la théorie des couleurs de Goethe

Il a notamment beaucoup inspiré l’oeuvre de Turner, qui recherchait l’immersion dans ses sujets, les sensations maximales, pour les traduire en peinture.


William Turner, Coucher de soleil sur un lac (1840), huile sur toile, 107 x 138 cm, Tate Britain
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

En 1839 Michel-Eugène Chevreuil, directeur de la Manufacture nationale des Gobelins, rédige un ouvrage intitulé de « la loi du contraste simultané des couleurs« , qui est consacré à la perception humaine des couleurs. Le constat de Chevreuil c’est que le ton de deux surfaces colorées identiques, paraît différent, selon que ces surfaces sont observées seules, (sur fond neutre), ou juxtaposées à d’autres couleurs.

Chevreuil propose donc un cercle chromatique très nuancée et insiste sur les effets particulièrement lumineux de la juxtaposition de deux complémentaires.


Michel-Eugène Chevreul, loi du contraste simultané 1839
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Voir un film pédagogique sur le contraste simultané

Les peintres impressionnistes et les fauves ont tous lu l’ouvrage de Chevreuil et expérimentent abondamment les effets du rouge et du vert du jaune et du violet .


Claude Monet, Les coquelicots, 1873, huile sur toile 50 x 65 cm Paris, Musée d’Orsay
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Monet des coquelicots

Gauguin la femme à la mangue et


Henri Matisse, La danse (1909) huile sur toile 259,7 × 390,1 cm MoMA New York
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Matisse en 1909 dans la danse pousse la saturation colorée à un point tel qu’il est lui-même stupéfait d’observer en pleine lumière que le rouge s’avance et que le soir il recule…

C’est sur ces phénomènes très colorés que se fondre à l’enseignement d’Albers ce au Black Mountain collège et le jeu de combinaison des couleurs chez Vasarely. C’est une approche à la fois rétinienne et sensible.

En 1863 Delacroix publie son journal (de 1822 à 1863) qui comporte des observations très fines sur la couleur telles qu’il a pu les faire, lors de ses expéditions au Maghreb. Delacroix, au Maroc, note par exemple, après avoir traversé un espace chaud très ensoleillé, qu’il perçoit toutes les ombres bleues. Et il conseille donc, de renoncer au noir pour les ombres, et de le remplacer par la complémentaire de la couleur de l’objet que l’on peint.


Van Gogh, Panier avec six oranges (1888) huile sur toile 45 × 54 cm Collection privée
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Van Gogh, mais également Cézanne Nature morte aux pommes (1899), et Matisse Zorah sur la terrasse (1913) lui aussi au Maroc peignent des ombres en bleu.

En 1932 Kandinsky, qui en peinture vient de passer à l’abstraction, craignant l’appauvrissement qui en découlerait publie « Du spirituel dans l’art« , ouvrage célèbre dans lequel il évoque la notion de « nécessité intérieure » sans laquelle il n’y a pas d’art véritable. Et concernant les couleurs, il est très proche de Goethe en parlant de l’effet des couleurs sur « l’âme humaine » et de leur « sonorité intérieure« .

Concernant le jaune, il écrit : « Le jaune citron vif blesse les yeux. On dirait une oreille déchirée par le son d’une trompette« . Et lorsque enseignant Bauhaus il publie au début des années 20 Point, ligne et plan, il s’appuie sur un sondage réalisé parmi ses étudiants, pour écrire qu’idéalement le jaune correspond à un triangle et à un son aigu, le bleu à un cercle (et au son d’un violoncelle) et le rouge à un carré.

Les années des avant-gardes historiques 1915-1935 vont privilégier les primaires, les couleurs pures, associées à la quête d’une « essence » de l’art
…. et après ces années de réductionnisme correspondant à une approche conceptuelle de la couleur, on constate que les contemporains, s’emparent à nouveau de toute la palette des possibles, y compris les non-couleurs y compris les couleurs fluo…

On pourrait pour conclure, regarder Gerhard Richter réaliser ses abstractions, en déposant différentes couleurs de façon aléatoire sur la toile, puis en raclant le fond avec ses énormes outils, pour qu’apparaisse une harmonie entièrement due au hasard de la procédure … mais néanmoins scrupuleusement sélectionnée par l’artiste. Une approche rétinienne et émotionnel donc.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *