Cours du 3 décembre 2012


0,10, dernière Exposition futuriste, (1915)
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Photo ( très célèbre !) de la salle d’expo.
0,10, cela signifie que les compteurs de l’art ont été remis à zéro (table rase) et qu’une nouvelle histoire commence ici, qui n’en est qu’à ses débuts (10), comme un angle de 10 degrés sur un cercle de 180, ou comme l’écrit un des compagnons de Malevitch, El Lissitzky,
«Oui, si la ligne picturale a descendu régulièrement 654321 jusqu’à 0, à l’autre extrémité commence une ligne nouvelle : 012345…
Dans cette salle, une toile attire immédiatement l’attention par sa disposition et sa radicalité, c’est le Carré noir sur fond blanc, qui est accroché dans un angle du plafond : c’est, dans les maisons russes traditionnelles, la place de l’icône !
Le vrai titre est le quadrangle noir, car il n’est pas parfaitement carré et que Malevitch ne mentionne jamais le fond blanc. Il mesure 79,5 x 79,5 et est conservé depuis 1929 dans les réserves de la galerie Tretiakov à Moscou. Il n’est jamais sorti de Russie.
Malevitch en a peint deux répliques : l’une au début des années 20, de 106 x 106 cm (au musée russe de Saint-Pétrersbourg), l’autre en 1929, de 80 x 80 (dans les collections de la galerie Tretiakov). L’original laissait voir qu’il avait été peint à petites touches impressionnistes, avec un léger tremblé sur les bords. Mais si Malevitch en a peint des répliques, c’est qu’il estime qu’on peut faire l’œuvre à partir de son titre, et que l’objet importe peu. Pour qu’il trouve sa place sur la scène picturale, il suffit de savoir qu’il existe ! Pourquoi faire tant de cas de cette peinture ? Parce que, même si en 1915, Malevitch vient après Kandinsky dans la «découverte» de l’abstraction, il y arrive très différemment et sur le mode de la rupture : en 1915, il parle de «peinture sans objet» et de «nouveau réalisme pictural», sans référent, faisant le constat que l’art va, depuis Manet, (cf l’Olympia, 1865) vers sa fin en soi, à coup de renoncements successifs. Son carré noir serait l’aboutissement logique d’un processus, dont il n’aurait qu’accéléré la fin. Mais est-ce une peinture nihiliste, un néant ou au contraire une image de l’absolu ? et là, Malevitch entretient l’ambiguïté, d’abord en lui donnant la place de l’icône et en affirmant que c’est «une icône nue et sans cadre, l’icône de mon temps», ensuite en écrivant que «expulser la nature des territoires de l’art, «c’est ouvrir un royaume de transcendance », car ce n’est qu’à cet endroit qu’est la transfiguration !»
En 1978 un colloque au Centre Pompidou a réuni des spécialistes autour du Carré noir. Les actes de ce colloque montrent qu’il satisfait à la fois les croyants, convaincus du caractère mystique de la démarche, et les athées, qui y voient le concentré minimaliste de la modernité.
Malevitch a ouvert là un domaine immense pour tous les futurs peintres de monochromes, en proposant dès le début cette double lecture, physique et métaphysique de l’œuvre.
Dans l’expo de 1915, les 39 autres œuvres sont des «compositions suprématistes», qui portent parfois des titres pleins d’humour :
Le carré rouge s’intitule Réalisme pictural d’une paysanne à deux dimensions.
Il y a une croix noire, un cercle noir et beaucoup de formes géométriques librement organisées dans un espace blanc. L’une d’elles s’appelle Autoportrait à deux dimensions.
Malevitch parle de «constructions autonomes, vivantes». L’idée, c’est de jouer sur des notions de pesanteur et de légèreté, de statisme et de dynamisme pour créer un espace avec les formes colorées.
Après cela, que faire ? en 1917, c’est la Révolution d’Octobre, à laquelle les artistes prennent part avec enthousiasme. Malevitch oriente sa réflexion vers la matérialisation de l’énergie lumineuse.


Kasimir Malevitch – Peinture suprématiste (1917-1918) Stedelijk Museum Amsterdam
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Exemple : peinture suprématiste, 1917-18 (106 x 70,5, Stedelijk Museum Amsterdam) 


Kasimir Malevitch – Carré blanc sur fond blanc, (1918) MOMA , New-York
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En 1918, il présente dans une exposition des toiles exclusivement peintes en blanc sur blanc, dont le fameux Carré blanc sur fond blanc (78,7 x 78,7, MOMA , New-York).
Malgré son titre, ce n’est pas une pure chose mentale : la peinture, le faire, y sont très présents : différence entre les deux blancs (un chaud, un froid), position dynamique, inégalité des distances aux quatre bords du tableau, trait de crayon apparent, pâte grasse, matière énergique, coups de brosse donnés dans deux sens différents. Tout permet donc de pencher ici vers l’idée d’une peinture purement matérialiste. Or Malevitch, dans le catalogue de l’exposition, se fait lyrique : « J’ai troué l’abat-jour bleu des limitations colorées, je suis sorti dans le blanc, voguez à ma suite, camarades aviateurs, dans l’abîme, j’ai établi les sémaphores du Suprématisme. J’ai vaincu la doublure di ciel coloré après l’avoir arrachée, j’ai mis les couleurs dans un sac ainsi formé et j’y ai fait un nœud. Voguez ! l’abîme libre blanc, l’infini sont devant vous ! »
Ici, je me permets une confrontation assez saisissante en présentant le détail du Jugement Dernier de Giotto dans la Chapelle Scrovegni (chapelle de l’Arena) à Padoue, celui où l’on voit un ange debout (il y en a deux symétriques tout en haut de la fresque) en train d’enrouler le ciel bleu pour dégager un espace d’or derrière….

Bien sûr cette voie qui mène Malevitch vers l’infini signe aussi l’arrêt (provisoire) de la peinture. Malevitch va «abandonner les poils ébouriffés du pinceau pour l’acuité de la plume» et se consacrer à la réflexion philosophique« . D’ailleurs, écrit-il, «la peinture a depuis longtemps fait son temps et le peintre lui-même est un préjugé du passé ! »
L’exposition blanche a créé la consternation et provoqué un clivage, chez les artistes, entre ceux qui préconisent l’abandon de l’art pur pour se consacrer à la création d’objets de la vie quotidienne, et ceux qui tiennent à la dimension utopiste de l’art.
En 1918, on célèbre l’anniversaire de la Révolution. Une pièce de Maiakovski est jouée à Petrograd (décors et costumes de Malevitch), Altman décore les places publiques de St Pétersbourg (voir photo) avec des formes suprématistes. Le Suprématisme apparaît alors comme le symbole du nouveau gouvernement bolchevik. Malevitch et Tatline enseignent tous deux à Moscou, ils ont été choisis par les étudiants.
En 1919, ils s’opposent. Malevitch est expulsé en province, à Vitebsk, où il va mener une expérience pédagogique extraordinaire avec El Lissitsky, au sein de l’Ecole d’Art rebaptisée l’Ounovis (création de formes neuves). L’enseignement déborde le cadre de la peinture et s’oriente vers les arts appliqués, le théâtre et l’architecture.


Kasimir Malevitch – Service à Thé suprématiste, (1920)
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Service à Thé suprématiste (dessiné par Malevitch)
Et fabrication d’Architectones, des volumes complexes monoblocs en plâtre, dont les applications peuvent être d’ordre architectural, urbanistique…ou autres, puisque Malevitch , visionnaire, évoque des «satellites se déplaçant sur orbite entre la terre et la lune… »

En 1921, à nouveau décors de rues à Moscou, concert de sirènes d’usines… (voir document), mais le gouvernement recherche une dimension sociale de l’art.
En 1922 la section de l’Ounovis à Vitebsk est fermée et les étudiants suivent Malevitch à Petrograd, où sa situation devient précaire. Il va trouver du travail à l’Institut de Culture artistique, où on produit de la vaisselle à motifs suprématistes, des tenues de sport, de la typographie. Le gouvernement veut des affiches de propagande réalistes.
Ex 3 affiches de 1920 (pas de Malevitch): l’une «les morts de la Commune de Paris ont ressuscité sous le drapeau de la Russie», l’autre «Et toi, t’es-tu inscrit comme volontaire ?» et la dernière : «Le 8 mars, journée de l’émancipation de la Femme !»

Début 1927 : Malevitch, démis de ses fonctions à l’Institut, est autorisé par le ministère de l’enseignement à aller faire un tour en occident. Il emporte une grande partie de son œuvre, peintures et écrits. A Varsovie, il reçoit un accueil triomphal. Puis à Berlin, il est exposé et accueilli au Bauhaus où enseignent Walter Gropius, Laslo Moholy-Nagy …et Kandinsky. Ce sont eux qui se chargeront de la publication de ses écrits. Par prudence en les quittant Malevitch leur laisse toute sa production, toiles, dessins, architectones, qui sera conservée puis cachée pendant la guerre…et redécouvert seulement en 1951, où la plupart des œuvres ont été achetées par Amsterdam et par le MOMA de New-York.

A nouveau en Russie, Malevitch fait un retour à la peinture, sorte de synthèse de la figuration et des formes suprématistes.


Kasimir Malevitch – Garçonnet, (1928) Musée Russe St Pétersbourg
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Garçonnet, 1928


Kasimir Malevitch – Paysanne, (1928)
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Paysanne, 1927


Kasimir Malevitch – Tête de Paysan, (1928-30)
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Tête de Paysan, 1928-30 une toile particulièrement forte. La tête du paysan a le hiératisme d’une icône, mais elle n’est composé que de formes suprématistes. Sa barbe évoque un soc de charrue. Il semble se dresser en protecteur du monde paysan, évoqué par les femmes en frise travaillant aux champs ( les paysans souffrent du collectivisme et des rythmes de rendement imposés ) ; Le ciel rayé de noir est traversé par des avions et tout au fond on aperçoit le bulbe d’une église orthodoxe.

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